L'amour selon le jeune Thomas d'Aquin
Extrait du Traité de l'amour de Dieu et du prochain, III, chap. 1
On lit dans les Lamentations chap. I: "il a en d’en haut le feu de mes os;" et dans Ezéchiel, chap. X " Le feu est pris du milieu des Chérubins, et il est placé dans la main de l’homme vêtu de lin. Mais le feu est en bas, il est aussi en haut, parce que nous aimons Dieu ici-bas, et que nous l’aimerons aussi dans le ciel; quant au lieu propre du feu il est en haut; voilà pourquoi il nous est ordonné"
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, etc." Nous ne pouvons pas accomplir ici-bas ce précepte, d’après saint Augustin, puisque la place naturelle du feu n’est pas sur la terre". Voilà pourquoi nous le recevons; c’est pour que nous sachions tendre vers le foyer de ce même feu, pour que nous y soyons totalement enflammés, et que le commandement que nous recevons ici-bas et que nous commençons à observer y soit gardé dans toute son étendue.
Remarquez donc les cinq conditions de ce feu : Par sa matière il est noble, par sa forme il peut être connu, il est grand par sa quantité, il est inextinguible par sa puissance, sa puissance pondérable fait qu’il est immuable. Et d’abord l’amour dans le ciel, c’est le feu à son foyer; il est noble par sa matière, car la matière de ce feu, c’est Dieu lui-même, et nous l’aimerons alors de telle manière que nous n’aimions rien autre chose que ce qui est lui-même, ou ce qui vient de lui, et nous l’aimerons en lui-même, selon lui-même et pour lui-même.
Mais il y a ici diverses matières de divers feux. Les uns aiment une chose, les autres une autre; et ce qui produit l’amour est la matière du feu brûlant de ce même amour. Voyez donc comment il en est quelques-uns qui placent dans le foyer de leur coeur la fiente des boeufs, pour alimenter ce feu; d’autres y placent des herbes sèches, d’autres de la paille, d’autres du bois vert, d’autres enfin des charbons.
Les voluptueux font brûler la fiente des boeufs, parce qu’ils aiment arde ment les vices, les péchés et tout ce qui tient de la brute. Mais ce feu est infect; les incommodités qu’il procure sont aussi grandes que la chaleur qu’il produit. Les avares réunissent aussi dans leurs affections pour alimenter ce feu les herbes sèches des biens de la terre, c’est-à-dire des biens temporels. Il en est aussi d’autres qui font du feu avec des pailles sèches " roseaux qui sont vides; ce sont ceux qui recherchent la vanité des honneurs. On dit du feu de paille qu’il réjouit, mais on sait qu’il n’est pas durable. La flamme sur le moment même se porte en haut, mais aussitôt elle s’évanouit. On voit de loin la lumière étincelante de la réputation du siècle, mais bientôt on ne trouve à sa place qu’une cendre noire et inutile, le vent la dissipe de telle façon, qu’il n’est pas possible de retrouver le lieu o elle était. "J’ai vu l’impie élevé au-dessus es cèdres du Liban; je n’ai fait que passer, et il n’était plus; je l’ai cherché, il ne m’a pas été possible de retrouver le lieu où il était." Il en est aussi qui font du feu avec des épines et des chardons, choses que l’on ne peut toucher sans peines; elles produisent un feu qui est celui de l’homme colère et de l’homme envieux, qui désire la vengeance et qui soupire ardemment après les supplices d’autrui. Il en est d’autres aussi qui brûlent du bois vert; ce sont ceux qui aiment avec trop d’ardeur leurs femmes et leurs enfants ce feu produit une fumée qui noircit la face de l’âme, et qui trouble grandement les yeux de la connaissance. Il en est d’autres aussi qui alimentent le feu de l’affection dans le foyer du coeur avec des charbons ardents; ce sont ceux qui aiment les hommes de bien: ils sont noirs comme des charbons aux yeux des hommes charnels, t ils en sont méprisé: mais la sécheresse et les autres conditions les rendent tout à fait propres à faire du feu. Mais comme je l’ai entendu dire, le feu de charbon brise la tête si on n’a pas le soin de répandre du sel dessus. O combien de tètes sont brisées sans le sentir et qui se précipitent dans une folie dangereuse, parce qu’elle aimèrent, même les hommes de bien, sans le sel de la discrétion; leur amour commença par le feu de l’esprit, et elles finirent par celui de la chair.
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Au reste dans le foyer de la patrie céleste la matière du feu est noble; là on aime purement en lui-même et ce n’est que Dieu que l’on aime dans le prochain. On lit au Deutéronome, chap. IV: "Notre Dieu est un feu qui consume. Vous êtes dans l’étonnement, la matière de notre feu agit seulement lors qu’elle devait être passive". Non seulement notre Dieu est aimé, mais il aime lui aussi, et parce q l’aime avec ardeur, il est la matière qui alimente le feu; et parce qu’il aime plus ardemment, c’est ce qui fait qu’il est un feu qui consume. Le fini en effet, quelque grand qu’il soit, est absorbé par l’infini si le lui compare.
O! si le Chérubin nous en mesurait une pleine main! mais il nous faudrait pour cela, comme je te vois, quatre choses : il faut que nous soyons des hommes, que nous soyons vêtus de lin, que nous entrions, que nous nous tenions auprès des roues.
Soyez donc homme par la force de la constance; revêtez-vous du lin de la continence, entrez dans l’intérieur de la conscience, tenez-vous debout auprès des roues de l’Ecriture; par ce moyen vous recevrez quelque chose de ce feu; après l’avoir reçu vous sortirez, et vous en embraserez les autres.
Il n’est pas étonnant que ce feu soit grand, puisque la flamme de l’Amour se répand de tant de milliers de coeurs comme d’un nombre infini de foyers, et qu’elle se confond sans désordre dans un seul feu de la charité.