L'ESPÉRANCE
L'espérance en tant que dé-voilement théologal partiel de la fin ultime, comprise comme intentionnalité globale existentielle sous la modalité du se-rapporter-à-soi
Par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris
Saint Thomas d'Aquin propose un déploiement conceptuel d'une théologie de l'attrait dans l'ordre moral : un dynamisme affectif tendu vers une fin dernière, ce qui constitue une causalité finale par mode d'attrait, d'attirance téléologique et eudémoniste. En témoigne la longue quête du Souverain Bien de l'homme dans la prima secundae de la Somme de théologie, qui analyse puis écarte à chaque étape ce qui pourrait constituer la fin ultime de la vie humaine : elle ne se trouve ni dans ce qu'il y a hors de nous (richesses, honneurs, etc.), ni dans ce qu'il y a en nous (voluptés sensibles, plaisirs, etc.), mais bien au-dessus de nous[1]. Cette fin transcendante pose le problème de son accessibilité. C'est-à-dire en quoi est-il possible d'atteindre quelque vue (visio) de Dieu, qui constitue la fin ultime, dans sa limite anthropologique, et dans la volonté philosophique forte de la maintenir ? En quoi est-il possible de maintenir une efficience de l'action humaine vers une fin qui le dépasse, sans lui concéder où le pouvoir ou les moyens théologiques suffisants pour s'y maintenir sans faire offense à sa limite anthropologique ?
C'est ce problème qui fait la trame de fond de l'analyse thomasienne des moyens d'appréhension humains de Dieu : les vertus théologales. On y apprend que l'espérance est justement cet amour de Dieu qui, en tant qu'avec elle "nous aimons Dieu d'un amour par lequel on aime une réalité non pour elle-même, mais pour que le bien qu'elle constitue nous parvienne"[2]. Ainsi comprise, la vertu théologale d'espérance permet de se forger un concept du bien de ce que Dieu peut nous faire parvenir, tout en maintenant l'homme dans sa limite actuelle d'in via. Disons qu'elle permet de se forger un amour de convoitise envers Dieu, c'est-à-dire d'appréhender humainement le bien que peut nous donner Dieu, bien qui sera largement supérieur aux autres, ou encore d'attiser le désir de parvenir à Dieu. On comprend également dans cet amour de convoitise le fait d'être récompensé ou non de ses actes sur terre : nous espérons la récompense que Dieu promet. "L'espérance a un objet difficile, éloigné, mais il est cependant possible de l'atteindre de quelque façon. Pour que quelqu'un puisse espérer, il est requis que l'objet de l'espérance lui soit proposé comme possible."[3] Ainsi l'espérance a ce rôle d'attirer à Dieu en promettant, en faisant-voir, en dévoilant une partie des les biens futurs que Dieu promet. Elle dévoile une partie de ce qu'est Dieu ; elle fait pour ainsi dire rentrer de l'infini dans le fini, et permet d'attiser l'amour de l'homme pour Dieu, d'enclencher le processus de désir infini de la créature à son Dieu. Comme l'espérance fait fond sur un se-rapporter à soi, c'est-à-dire sur le fait que l'objet de l'espérance – Dieu, est maintenu comme objet d'effort quotidien parce qu'il promet des biens immenses (récompenses), plus grands que les biens d'ici-bas. Ces biens n'ont de sens que parce qu'ils sont rapportés au sujet espérant. L'espérance montre toutefois ses biens dès ici-bas, et le premier de ces biens est justement de pouvoir viser-à ces biens immenses. L'éspérance a donc ce caractère de l'intentionnalité qui vise-à et qui rapporte à soi en constituant ce qu'il lui est donné de viser – savoir ici la récompense du salut. C'est l'homme dans son entièreté qui est ici intentionnalisé vers les biens que lui promet Dieu par l'espérance, mais que de façon encore lointaine et vague. Ici Dieu n'est qu'entre-dévoilé, et ce par le fait même que le sujet espérant rapporte-à-soi ce qu'il voit (amour de convoitise), ce qui limite dès l'abord ce qu'il vise par ce qu'il est. C'est le sujet lui-même qui conditionne son objet d'espérance, il le détermine donc, parce qu'il le rapporte à lui, qui est un être limité. Pour le dire autrement, ici ce n'est pas tant Dieu qui est aimé pour lui-même mais c'est le bonheur dont Dieu n'est que le vague conditionnant. Ainsi l'espérance ne permet pas d'accéder à l'infinité de la fin ultime, mais elle constitue un premier pas vers son accomplissement, en attendant la rectification de la charité.