Les sciences expérimentales se partagent le terrain de la connaissance des réalités matérielles, des êtres naturels. Les sciences logiques et mathématiques se partagent le terrain de la connaissance des réalités abstraites, des êtres de raison. Les sciences théologiques se partagent le terrain de la connaissance des réalités immatérielles, des êtres suprêmes. Cette tripartition des sciences donne à la philosophie son rôle de médiation, en analogie de participation parfaite au rôle du langage, médiateur de la relation entre le réel et l’intelligence. La tâche de la philosophie, fondée dans l’instance médiatrice du langage, consiste à mettre au jour le mode métaphysique par lequel est rendue possible l’unification de ces trois domaines de sciences dans une dimension positive, sans détruire le lien ombilical qui les rattache au champ d’investigation propre à chacune, mais en confirmant l’existence d’une même parenté, de laquelle on les fait dépendre en ultime instance.
Pour faciliter la compréhension du lieu même où l’on peut voir se rejoindre les trois domaines de la quête scientifique, on peut prendre l’image d’une montagne. L’objet des sciences expérimentales, en ce qu’il est matériel et considéré dans l’angle de sa pure nature (régentée par des lois physiques), s’enracine au plus proche du factum donné, au pied de la montagne. Pour ce qui concerne les sciences logiques et mathématiques, dans la mesure où leur objet est le fruit des plus purs procédés intellectifs, elles élèvent leur terrain au long des pentes qui mènent vers le sommet. Les sciences théologiques enfin, parce qu’elles cherchent à fonder en vérité la connaissance du réel supra-sensible, de l’Être divin, n’atteignent leur objet qu’au sommet ultime de la montagne, à la fine pointe immaculée où demeurent les neiges éternelles. Nous pouvons dégager à présent de façon plus claire la place de la philosophie: en son fondement et en son point ultime (considérant que la médiation philosophique accepte en méthode la contrainte du détour), la science du logos examine la réalité de la pluralité des sciences dans l’unité fondamentale de la connaissance ontologique.
C’est en posant les fondements du savoir dans la consistance positive de l’existence, en prenant pour guides les notions premières du réel qui informent l’intelligence, que le sujet humain - duquel nul ne peut prétendre se distancier de quelque manière (sans tomber dans des contradictions inacceptables ou dans des dissociations problématiques) - parvient à s’élever à la connaissance de l’ordre véritable, universel, qui se donne à travers la diversité des perceptions sensibles, et qui ouvre à l’intelligence d’une transcendance méta-physique, soit au réel (dont les accidents diversifient les modalités) unifié in se aux catégories qui l’impliquent. La philosophie, c’est le guide de montagne qui aide les volontés contemplatives à gravir jusqu’au sommet et à ne pas se perdre au cours de leur voyage. Plus conceptuellement, c’est la science dont la méthode est propre à élever l’homme à l’intelligence des principes ontologiques ultimes. Dans cette perspective singulière et autant laborieuse que rigoureuse, la philosophie est pratiquée en adéquation à la condition scientifique qui impose au titre de connaissance les critères de la vérification référentielle des propositions, où se trouvent conciliées l’universalité du principe et la nécessité de l’esse. Par la médiation langagière du concept, la philosophie réaliste parvient précisément à conduire la raison depuis les données fondamentales de la res empirique jusqu’aux notions qui déterminent l’en soi même du réel.
Le rapport de l’homme au réel mondain et à la transcendance qui le présuppose se trouve donc exposé en philosophie dans l’articulation qui concilie le terrain de la connaissance sensible à celui de la connaissance immatérielle, au sein de la même et unique actualité de l’être. Pour le dire autrement, la tâche du philosophe, sa quête métaphysique consiste à examiner, à la lumière des instances premières du réel, le processus dynamique par lequel les connaissances s’ordonnent ontologiquement, et qui les unifie jusqu’au terme infini et immuable de ce que le Philosophe appelait premier principe. La vocation actualisée de la quête métaphysique consiste en la nécessité du dépassement de la condition matérielle propre à l’immédiateté de l’étant sensiblement perçu, à travers l’élévation du raisonnement aux notions originelles et finales de la création dont l’homme fait partie, et à la question de sa place eu égard au dessein de la volonté créatrice. Mais ce genre de propositions rebute souvent la philosophie contemporaine (au rêve d’une pureté à l’image de la ratio la plus dépouillée), empêchée par ses sentiments d’accepter sa détermination théologique, c’est-à-dire objectant les caprices de ses phantasmes formels à la conduction qui l’entraîne à ancrer l’immatérialité de l’être dans la réalité positive du monde matériel. Ce faisant, la philosophie se laisse aveugler: elle ne tire pas les conséquences de son incapacité à faire autrement que de puiser les principes de la consistance matérielle aux sources du suprême immatériel.
La philosophie réaliste n’entend pas demeurer dans une indépendance délibérée et défensive à l’égard de l’érotétique religieuse mais, bien au contraire, elle découvre l’ordonnancement des degrés du savoir au point même où les sommets de la théologie percent les cieux de la métaphysique, au lieu d’information du mode intemporel et purement contemplatif des choses spirituelles. De cette façon, la dignité rendue à l’aboutissement du labeur est satisfaite de manière haute et belle, dans la consécration d’une raison droitement menée jusqu’au terme d’un ensemble de conclusions vérifiables et certaines. On comprend aisément qu’une philosophie qui voudrait s’honorer du titre réaliste devrait s’acquitter d’emblée d’une tâche longue et dense, qui consiste à commenter les passages majeurs dans la tradition des œuvres aristotéliciennes, depuis ses prémices jusqu’en ses formes les plus contemporaines. Ce ne sera qu’au prix de ce temps d’humble apprentissage que l’étudiant en philosophie réaliste obtiendra le droit de participer au corps didactique institutionnel qui domine, gère et conserve le capital du savoir dont chaque époque hérite. En quelques années, les plus doués d’entre ces enseignants auront l’opportunité de dire leur mot, de prendre position au sein même du mouvement dialogique par lequel s’est construit et reconstruit l’héritage de la métaphysique aristotélicienne, au regard de laquelle l’intelligence humaine doit faire l’effort de s’actualiser.
L’étude abondante des œuvres magistrales de l’Aquinate est vigoureusement recommandée par l’Église à l’adresse des philosophes. La paix conciliatrice, la vérité unificatrice et l’harmonie rationnelle qui forment la matière doctrinale des Sommes détiennent en elles-mêmes la puissance de nourrir généreusement l’élévation spirituelle de l’âme qui s’attache à leur étude; c’est le privilège accordé à la sainteté d’une intelligence maîtresse d’elle-même et mise librement au service de la volonté divine. En s’étirant avec espoir au toucher du premier principe, le réel directeur de l’intelligence donne son relais à la foi, en tant qu’auxiliaire nécessaire de l’aboutissement visé. La jonction où s’enlacent le procédé d’intellection et le désir du cognoscere Dei suit l’ordre par lequel on reconnaît la plénitude ontologique de telle ou telle substance. Puisque la substance définit l’être en soi, la recherche métaphysique épouse les étincelles théologiques dans ses hauteurs, en déterminant de façon concluante et véridique la primauté absolue de Dieu.
Au demeurant, une persistance virile dans la droiture du raisonnement (suivant le chemin du sensé, non de l’absurde) manifeste une détermination de mode volontaire et autonome, dont seules les créatures spirituelles sont capables, qui les rend responsables de leur conduite, révèle l’ampleur abyssale de leur libre-arbitre, et n’est rendue possible que par une vertueuse maîtrise de soi, alliée à la fréquentation bénéfique des choses spirituelles. La destination pacifiée, harmonieuse, unifiée, qui appelle le voyageur spéculatif à ne pas s’égarer hors du sentier de la rigueur méthodique, autant qu’elle concilie en son unité réelle les caractéristiques propres aux substances séparées, éclaire et cause l’ultime conciliation des premiers principes dans l’acte pur de l’esse amoris. Voilà pourquoi, par souci de pacification des réflexions, par désir d’harmonie, par exigence d’unification, le philosophe réaliste a pour objet l’examen des plus simples portes d’accès de la connaissance aux réalités métaphysiques, et c’est pourquoi la clarté et la puissance de communicabilité de la percée intellective doivent imprégner de leur goût les fruits de sa semence.
Rien ne nous interdit non plus de tenir compte de la gravité du plan sotériologique en lequel se gravent les marques immuables de la direction théologale qu’emprunte spontanément la voie de la connaissance philosophique du réel. La foi aide la raison en lui ouvrant son champ excessif, porté à l’infini, lorsque la raison naturelle parvient aux extrémités de ses procédés techniques et de ses vues abstractives. Par la foi, le flux du vécu sensible emporte l’âme dans la traversée ascendante de l’acte pur de l’esse amoris, et informe l’intelligence pour la rehausser aux constellations de la sphère théologique. De la foi, impérialement située, l’espérance se découvre et l’amour se déploie. Une origine, la crainte de Dieu, une médiation, le désir implorant, une finalité, la plénitude de la charité divine.
Nous entrevoyons désormais assez nettement la légitimité d’une identification religieuse de la philosophie, comme le Philosophe considérait l’identification de l’animalité et de la rationalité en l’homme. La philosophie peut être dite chrétienne si, par sa fidélité théologale et par sa volonté de confiance, elle utilise les clés qui permettent de faire pénétrer le raisonnement au terme positif d’une présentation vraie (donc vérifiable et définitive) des données et des instances fondamentales de la réalité, c’est-à-dire du degré de savoir en lequel se reconnaissent à terme le sensible et l’intelligible dans un principe unique. Parce que l’intelligence en acte de la philosophie réaliste part d’une confiance solidement établie sur l’expérience de sa puissance d’élévation intellective, et se construit ainsi dans la succession échelonnée des connaissances théorétiques, elle est la seule philosophie en mesure de parcourir avec l’agilité d’esprit indispensable les critères de vérité qui fondent les réalités métaphysique en sagesse.
Maxime ROFFAY