Lecture phénoménologique de l’amour dans les substances inorganiques

chez saint Thomas d’Aquin

dans l’optique d’une justification philosophique de la preuve cosmologique de l’Existence de Dieu

et de la définition johannique de Dieu et de la création



L'univers des êtres est dans une dynamique relationnelle entre ses composants en tant que tout sujet est, dans sa nature même, porté par un appétit (appetitus) vers un autre être qui sera alors appelé terme ou fin de cet appétit (De veritate, 22, 1) et (contra gentiles, IV, 26, fin du paragraphe). L'idée comme quoi tout être est porté vers un autre être de façon naturelle a une grande importance philosophique. L'être inanimé, qui nous intéresse ici, ne possède pas, par définition, de principe d'intellection ou une quelconque faculté sensible : cette dynamique relationnelle est donc toute entière prise dans les mouvements physiques de la nature. Ces relations d'origine sont des processions qui tendent vers des réalités extérieures en raison du principe de communauté naturelle. C'est pourquoi cet appétit est fondé sur une complémentarité ontologique : cet être est objet d'un autre parce qu'il sert à sa nature en propre ou qu'il est le lieu de sa nature selon l'ordre universel des choses. "Cet appétit est appelé appétit naturel dans les êtres dépourvus de connaissance : c'est de ce désir que la pierre désire être en bas." (CG, II, XLVII, 1). Le lieu naturel de l'être inanimé qu'est la pierre est le bas[1] ; on pourrait rajouter que l'appétit naturel de l'arbre est de puiser l'eau avec ses racines pour maintenir son existence. Tout ce qui peut porter cet être à le faire exister, au sens large du terme, à le maintenir en état de développement naturel, est décrété comme étant objet d'appétit sur la base des lois physiques, biologiques et chimiques de la nature. Toutes ces lois sont soumises à la loi éternelle[2] de Dieu : "les créatures sans raison ne se conduisent pas par elle-même mais sont conduites pas d'autres (…) tous les mouvements et tous les actes de la nature entière sont soumis à la loi éternelle" (sum. theo. Ia, IIae, qu. 93, art. 5, resp.). Plus encore, c'est Dieu qui donne à ces êtres inanimés leur inclination naturelle : "Le rôle que joue dans l'être inanimé cette inclination naturelle à la fin, que l'on appelle appétit naturel, c'est la volonté, ou appétit intellectuel, qui le joue dans la substance spirituelle. Or il appartient au seul auteur de la nature de donner des inclinations naturelles ; ainsi appartient-il à la seule cause de la nature spirituelle de l'incliner vers quelque objet." (CG, III, LXXXVIII). L'univers des êtres inanimés est donc entièrement déterminé par la nécessité que leur impose leur nature même, et leur inclination naturelle inscrite par Dieu en leur nature les portent à s'incliner vers ce qui leur convient en leur être. Cette sphère apparaît, à ce moment de notre étude, close sur elle-même, sur une finité aussi bien naturelle que surnaturelle[3] ; nous nous demandons bien où pourrait se trouver l'amour à ce stade.

Toutefois, plusieurs considérations peuvent rentrer en jeu lorsqu'on considère les êtres inanimés dans le système global des êtres, pris dans l'ordre naturel des choses et principés en leur nature par Dieu Lui-même : cet univers entièrement déterministe des êtres inanimés laisse tout de même place à ce que l'on peut appeler amour (amo)[4], lorsqu'on considère deux choses.

Premièrement, l'amour apparaît lorsqu'on considère l'être inanimé comme partie individuelle de l'ordre de l'Univers, en tant qu’ensemble de singularités ordonnées. En effet, le principe de l'appétit naturel de cet être est la coïncidence ontologique entre lui et son sujet : "Si l'on veut parler ici d'amour, il faut dire qu'il coïncide rigoureusement avec le rapport de complémentarité dans l'être" (Louis-B. Geiger, o.p., le problème de l'amour chez saint Thomas d'Aquin, conférences Albert le Grand, 1952, Vrin, p. 42). Lorsque Thomas d’Aquin spécifie que la pierre tombe à terre parce qu’elle rejoint son lieu propre, il définit ce mouvement par la notion d’amour : la pierre aime le lieu qui lui convient en propre. Chaque substance inanimé contient en elle-même un principe naturel qui la pousse à rejoindre son lieu propre, c'est-à-dire sa place dans l’univers. L’ordre naît du fait que chaque chose est à sa place. Ainsi en est-il de l’ordre de l’univers, qui est inscrit au cœur même de chaque substance inanimée. Le ce pourquoi la chose est faite ne devient effectif par la modalité de l’amour ; et c’est cette effectivité que l’on appelle amour. En d’autres termes, la cause efficiente de l’ordre de l’univers est l’amour.



[1] nous ne prenons pas acte des déficiences scientifiques de saint Thomas, nous rappelons seulement deux choses : premièrement, il vivait au XIIIème siècle et la physique était en l'état aristotélicienne ; deuxièmement, le registre de sa pensée se situe à un tout autre niveau que celui des sciences physiques.

[2] saint Thomas distingue la loi éternelle de la loi naturelle et de la loi humaine

[3] en tant que l'être inanimé n'est pas porté vers autre chose que ce qui lui convient en propre.

[4] nous expliquerons pourquoi cet amour est très pauvre