L'EPOCHÈ phénoménologique
sur la conception globale du monde à l'époque de saint Thomas d'Aquin
par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris
Le retour à l'originel, c'est-à-dire au "sentir premier" de saint Thomas rend nécessaire la mise en place du concept méthodologique de réduction. En effet, le retour à l'origine de la pensée de saint Thomas nécessite de faire abstraction de la conception globale du monde à son époque, afin que ce retour à l'origine soit "pur", c'est-à-dire qu'il n'interfère pas avec le "système global du monde". Dans son étude sur la signification de la phénoménologie comme conception du monde[1], Edith Stein pose une distinction interne à la Weltanschauung (conception du monde) d'abord comme conception générale du monde, puis comme façon de voir le monde : « chacun n'a pas une image globale et cohérente du monde, mais chacun à une façon de voir le monde : le paysan le voit autrement que le citadin, le philosophe autrement que le savant. Le quoi et le comment de l'activité de l'homme détermine toute sa conception du monde. C'est pourquoi l'orientation philosophique qu'a choisie un individu n'est pas sans signification pour sa conception du monde. »[2]. Cela nous pousse en quelque sorte à mettre « entre parenthèses », à réduire phénoménologiquement la conception globale du monde au XIIIème siècle de saint Thomas pour ne s'intéresser qu'à son intention première, qu'à sa façon de voir le monde, indépendamment de « l'esprit de l'époque »[3].
Le philosophantes scolastique « voyait partout dans le monde les faits qui témoignaient des relations entre créature et Créateur, entre le conditionné et l'inconditionné. »[4]. Cette foi, comme lieu de l'intuition originaire (nous venons de développer ce point), est l'origine, la source de l'objectivation des donnés du monde, et de leur déployer dans une attitude naturelle naïve calquée sur l'esprit de l'époque ; les développements de pensée de l'Ecole, et notamment certaines de leurs questions, illustrent ce fait. C'est pourquoi l'esprit de l'époque ne peut pas intervenir si directement dans nos développements, et a besoin d'être mis en suspension.
Enfin, dernier élément : comme la foi est le lieu d'intuition originaire de saint Thomas à partir duquel nous développons la notion d'amour, il est impossible qu'elle soit réduite avec l'esprit de l'époque, auquel cas le principe réductif serait lui-même réduit et on tomberais dans une aporie phénoménologique. Revenir à la distinction steinienne entre conception globale du monde (1) et façon individuelle de voir le monde (2) permet de comprendre pourquoi la foi ne peut être réduite, car elle est justement ce qui doit apparaître (2) par la réduction du (1). Il est donc impossible de ne pas considérer que les choses sont vues chez saint Thomas sous l'angle de la foi : « on ne peut pas, voire on ne doit pas, faire comme si les médiévaux n'avaient pas toujours pensé, lu et écrit sous l'angle de la foi »[5]. Ainsi la réduction que nous mettons ici en place est, selon nous, un élément essentiel, voir capital, dans le « retour à la théologie »[6] prôné par Etienne Gilson.
La description de cette réduction nous permettra également de préciser quelques préliminaires méthodologiques introductifs afin cibler le champ d'étude. Il faut noter qu'il faut ici s'efforcer de rester strictement dans l'ordre de la description phénoménologique de l'amour et de ne pas basculer dans un psychologisme (longtemps combattu par Husserl lui-même) qui se contenterait de décrire naturellement les mouvements psychiques, qui resterais dans l'attitude naturelle. Il ne s'agit pas de s'entendre sur la description ou l'analyse praticienne des mouvements du psychique. D'autant plus que les recoupements avec la discipline psychanalytique sont ici fort nombreux, fort possibles, voir fort nécessaires dès l'abord de quelques questions adjacentes[7].
[1] Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne, Cerf, Ier chapitre
[2] Idem, p. 3
[3] Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne, cerf, 1987, p. 4
[4] Idem (déjà cité ci-dessus)
[5] Emmanuel Falque, Dieu, la chair et l'autre, p. 37
[6] Etienne Gilson, Les recherches historico-critiques.., p. 142
[7] Ici il est possible de consulter Michel Henry, Généalogie de la psychanalyse. Le commencement perdu (1985)