Les six modes d'aimer selon saint Thomas d'Aquin
dans le Traité de l'amour de Dieu et du prochain, III, chap. 3


Le premier de ces amours est indifférent, et l’Apôtre en parle en ces termes, Ephés., chap. V: "Jamais personne n’a haï sa chair, il la nourrit, il la réchauffe."Le second de ces amours est mauvais; et l’Apôtre en parle en ces termes, II Tim., ch. III " Dans les derniers jours il viendra des temps fâcheux, car il y aura des hommes amoureux d’eux-mêmes." Le troisième amour est bon; c’est de lui qu’il est dit: "Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes;" comme chaque vouloir est double, il s’ensuit que l’amour lui aussi est double. Il faut considérer la nature sous un double point de vue. Première ment en tant que nature, et sous ce rapport elle a un vouloir de nature; secondement, en tant qu’elle a la faculté de délibérer, et sous ce rapport elle a un vouloir rationnel; c’est ce qui fait que saint Damascène distingue deux volontés. La volonté naturelle, par laquelle nous nous voulons les biens naturels, tels que l’existence, la vie, l’intelligence, etc., et nous ne pouvons pas ne pas vouloir ces choses; la volonté rationnelle, en vertu de laquelle nous pouvons vouloir ou n " vouloir pas une chose. Il y a pareillement un vice de sensualité et un vice de raison; ce qui fait que le vouloir du vice est double, ou il vient de la sensualité viciée, ou de la raison qui est pervertie. La grâce pareillement est double, à savoir la grâce donnée gratuitement, gratis data, et la grâce qui rend agréable, gratum faciens; par con séquent il y a deux vouloirs de la grâce. Le vouloir admet donc six espèces différentes qui constituent six manières différentes d’aimer, ou six amours divers; le premier de ces vouloirs est purement naturel, il est par conséquent indifférent, parce que les choses naturelles ne sont pour nous ni une source de blâme, ni un principe de louange. Il est aussi nécessaire, parce que les puissances naturelles ne sont pas opposées, elles ont toutes les unes aux autres des rapports déterminés. Ce qui fait que comme il est nécessaire de s’aimer, il s’en suit que naturellement il est impossible de se haïr. Saint Augustin, expliquant les paroles suivantes de saint Jean, chap. ult.: "On te conduira où tu ne voudras pas," ajoute: Bien que Pierre fût vieux, il conservait encore l’amour de la vie. Il est pareillement commun aux êtres raisonnables et aux brutes, il l’est même en quelque sorte aux êtres inanimés, parce qu’il est Inséparable de la nature commune, dont Aristote dit: La nature nous fait désirer ce qui est meilleur, mais il vaut mieux être que ne pas être; par conséquent, comme être est un certain bien, et que tout naturellement désire son bien, tout aussi s’aime à sa manière.

2° Le second vouloir est délibératif ou rationnel: ce vouloir est propre à la nature raisonnable en tant qu’elle est raisonnable; il lui est or donné de droit naturel de s’aimer de la sorte en tant que raisonnable; et la transgression de ce précepte entraîne le démérite; et l’observation de ce même précepte en soi ne suffit point à constituer le mérite. Et, parce que les puissances rationnelles peuvent être opposées, de cette manière, je puis m’aimer et je puis me haïr, comme le prouve l’exemple de ceux qui repoussent par suite d’une délibération le bien qu’ils se veulent naturellement nécessairement, et qui par suite se veulent le mal qui lui est opposé; comme ceux qui se donnent la mort et qui ne veulent pas la vie, et qui veulent la mort, et qui violent par la haine qu’ils ont pour eux-mêmes la loi de la nature, et par le fait même se rendent coupables d’un péché mortel. Tous les hommes pareillement, d’après Aristote, ont le désir de savoir, il en est cependant qui affectent l’ignorance. Mais comme la nature n’est pas restée dans l’état de perfection complète où elle avait été créée, et qu’elle a été viciée et corrompue, de sa corruption est issu le vouloir du vice, par lequel l’homme se veut du bien d’une manière vicieuse, et s’aime d’une manière déréglée. Il se veut, dis-je, le bien sensible, tel que les honneurs par vice d’orgueil, les richesses par le vice d’avarice; il désire satisfaire sa volonté par le vice de la concupiscence de la chair et ainsi des autres choses: et toutes ces choses-là sont bonnes, et la raison pour laquelle on les désire, c’est qu’elles sont bonnes, et c’est aussi pour cela qu’elles réjouissent quand on les a acquises; r elles sont mauvaises pour la nature raisonnable, parce qu’elles ne sont pas en rapport avec elle. La nature raisonnable en effet ne doit pas se réjouir de ces biens sensibles; ce qui doit faire sa joie, ce sont les biens intellectuels, qui sont infiniment préférables, et des quels elle s’écarte, lorsqu’elle cherche sa satisfaction dans les biens sensibles; par conséquent il pèche celui qui s’aime mal, et il se hait plus véritablement qu’il ne s’aime, parce qu’il se fait plus de mal que de bien. "Celui qui aime son âme la perdra," dit saint Jean, chapitre XII: "Vous, dit Boèce, qui par l’esprit êtes semblables à Dieu, vous vous laissez capter pour les ornements des choses les plus infinies d’une nature excellente, et vous ne comprenez pas quelle injure vous faites au Créateur; il a voulu que le genre humain l’emportât sur tous les objets terrestres; et vous vous dégradez de manière à être placés au-dessous de tout ce qu’il y a de plus bas. Car s’il est constant que tout ce qui est le bien de chacun est plus précieux que celui qui le possède, lorsque vous jugez comme vos biens ce qu’il y de plus vil, vous vous placez, par votre propre appréciation, au-dessous de ces mêmes biens. Saint Augustin dit dans ses Confessions: "Le bien que vous aimez vient de Dieu; mais parce qu’on ne rapporte pas à ce bien ce qui est bon et agréable, ce sera avec justice qu’il sera amer, parce qu’on l’aime injustement, après avoir renoncé au bien duquel découle tout ce qui est bon. Mais comme toutes les fois que l’on s’approche de l’un des extrêmes, on s’éloigne de tout le reste; toutes les fois que m’aimant, je me veux un bien sensible, je ne veux pas et je fuis le mal opposé, tel que l’humiliation, la pauvreté et les autres choses semblables.

3° Le troisième consiste donc à m’aimer, lorsque je m’aime d’une manière déréglée, lorsque je me veux, emporté par le vice de la sensualité, et sans l’assentiment de la raison, ces biens sensibles, non pas selon les besoins de la nature, et la prévision d’une utilité opportune, mais bien selon les exigences d’une concupiscence voluptueuse.

Le quatrième consiste dans l’assentiment que donné la raison cor rompue au vice de la sensualité: ils s’aiment de cette manière, ceux qui désirent méchamment avec toute la plénitude de leur volonté tous ces biens, non pas pour s’en servir, mais pour en jouir et en abuser. "Venez, et jouissons des biens qui existent." Sagesse, ch. II. Ces deux manières de se vouloir du bien et de s’aimer sont mauvaises, et par conséquent sont des péchés; mais il n’y a que faute vénielle dans la première, ce qui fait qu’elle est soumise à des règles déterminées. Mais la seconde est mortelle, et par conséquent elle est formellement prohibée. C’est là l’amour de soi dont saint Augustin dit: Qu’il est le fondement de la cité du démon. Car, par cela même que le démon eut pour sa personne un amour excessif, il désira d’une manière immodérée le bien de sa propre excellence, et il jeta ainsi les fondements de la Babylone de l’éternelle confusion, pour lui et pour ses imitateurs. Saint Grégoire dit aussi en parlant de cela: que, comme un moindre amour de Dieu fait que l’on éprouve de l’ennui à faire de bonnes oeuvres, de même l’amour déréglé de soi fait que l’on fraude cet amour. Celui-là en effet fraude dans l’oeuvre de Dieu, qui, ou ne lui donne pas toutes ses forces, parce que l’amour qu’il a de soi, fait que le vice (le la paresse le porte à désirer son propre bien-être ou fait qu’il ne cherche dans son oeuvre que on utilité privée, se voulant du bien par le vice de la vaine gloire. Il faut donc éviter un tel amour, parce qu’il est le principe du mal et qu’il vicie le bien. Au reste la grâce répare la nature corrompue, et elle la relève de son abaissement, imparfaite, elle la perfectionne. Mais la grâce est de deux espèces; l’une est donnée gratuitement, et elle est multiple; mais prenez ici les vertus informes pour des grâces gratuites. L’autre grâce, C’est celle qui rend agréable, gratum faciens, telle est la grâce de charité, et celle-ci s’appelle grâce véritable, parce que c’est par elle d’abord que l’homme devient agréable à

La cinquième manière d’aimer, c’est donc d’aimer conformément au vouloir de la grâce gratuitement donnée, lorsque la vertu aide la raison naturelle et la nature raisonnable à repousser les circonstances mauvaises que le vice ajoute à l’acte de l’amour, et qui le déforme, et l’aide aussi à le revêtir de quelques bonnes circonstances. Bien, en effet, que la vertu informe, parce qu’elle est informe, ne suffise pas toujours pour mériter, en tant cependant qu’elle est vertu, elle entrave le vice, et empêche de démériter. Ainsi l’humilité même in forme ne permet pas à l’homme de se vouloir par orgueil le bien des pompes du monde, elle diminue l’amour vicieux, ce qui fait dire à saint Grégoire, Celui qui n’aime pas la gloire, ne sent pas l’outrage: nous jugeons de la même manière des autres vices et des autres vertus.

La sixième manière d’aimer procède de la charité, ce qui établit d’abord une séparation entre les enfants du royaume des cieux, et les enfants de perdition, et c’est celle-ci suffit au mérite. La vertu de charité est l’art le plus certain pour mettre complètement en fuite le vouloir du vice, elle délivre entièrement le vouloir de la nature, elle revêt l’acte d’amour de toutes les circonstances nécessaires et voulues, pour que l’homme aime ce qu’il doit aimer, pour qu’il l’aime autant et comme il doit l’aimer, et selon la raison pour laquelle il doit aimer; il en est de même des autres choses. Et d’abord, ce qu’il doit aimer, il s’aime comme homme, à savoir comme âme et comme corps, mais il aime le corps à cause de l’âme, par conséquent il aime plus l’âme que le corps; bien que saint Grégoire dise: On ne dit à proprement parler de personne qu’il a de la charité pour lui-même, mais bien de l’amour: ces sentiments se portent sur un autre pour que la charité puisse exister, et en y ajoutant cela on a la vérité, parce que l’homme ne s’aime pas seulement lui-même par la charité, il aime aussi le prochain, et lorsqu’il s’aime lui-même en réalité, l’objet et le sujet de son amour sont une seule et même chose; cependant rationnellement ils sont différents en tant que l’un est actif et l’autre passif. Pour qu’il s’aime ensuite comme il doit s’aimer, avec sagesse, c’est-à-dire que s’aimant il doit se vouloir du bien, il doit se désirer davantage celui qui est plus grand, il doit se moins désirer celui qui est moindre, il ne doit pas du tout désirer celui qui est nul, et il doit souverainement désirer celui qui est très grand. Mais saint Augustin distingue trois sortes de biens, à savoir les biens qui sont grands, ceux qui sont très petits et les biens médiocres: Les vertus, dit-il, qui règlent exactement notre vie, sont les grands biens. Les diverses espèces de corps, sans lesquelles on peut vivre régulièrement, sont les plus petits biens. Mais les puissances de l’esprit sans lesquelles il est impossible de vivre régulièrement, sont les biens moyens. La charité discrète vous apprend ce que vous devez choisir ou rejeter pour vous et pour le prochain. C’est aussi ce qui fait dire à saint Bernard: Le zèle sans la charité erre, que s’il erre, il dégénère de la charité. Combien il doit aimer, pour qu’il n’aime ni plus ni moins qu’il ne doit le faire, à savoir pour qu’il s’aime moins que Dieu, et qu’il s’aime plus que le prochain; ceci appartient à l’ordre de la charité, dont saint Augustin dit: Celui-là a un amour déréglé, ou qui aime ce qu’il ne doit pas aimer, ou qui n’aime pas ce qu’il doit aimer, ou qui aime également ce qu’il doit plus ou moins aimer, ou qui aime plus ou moins ce qu’il doit également aimer. Pareillement, dans quel but, c’est-à-dire pourquoi, à savoir pour Dieu, que la charité nous fait aimer par dessus tout ce que nous aimons, c’est même pour lui qu’elle aime tout ce qui est l’objet de son affection. Comme s’aimer, c’est se vouloir du bien, il importe de savoir comment vous vous voulez du bien, si c’est par une volonté actuelle, ou par une volonté habituelle: si c’est par une volonté actuelle, de savoir si cette volonté est absolue ou conditionnelle. Si elle est absolue, de savoir si elle est à demi pleine comme celle dont il est parlé au livre di Proverbes, ch. XIII: "Le paresseux veut et ne veut pas." Il importe aussi de savoir si c’est cette volonté pleine qui est réputée pour le fait, d’après ces paroles de saint Augustin: Si la puissance manque on ne demande que la volonté. Tous donc, comme le dit saint Augustin, veulent être bienheureux. Mais la béatitude est un état que la réunion de tous les biens rend parfait. Tous se veulent donc du bien, et se veulent du bien simplement, et ainsi tous s’aiment simplement; mais la plupart ne s’aiment pas pleinement, parce qu’ils ne se veulent ce bien que d’une manière à demi pleine. Voici les marques de la volonté pleine. Ou elle se rapporte à un objet obtenu déjà, ou à un objet à obtenir. S’il s’agit d’un objet à obtenir, tout ce que je me veux d’une volonté pleine et absolue, si je puis l’acquérir, je l’acquière, et plus la volonté ‘est pleine, et plus j’examine ce dont je suis capable par moi-même, ce que je puis par autrui, ce que peuvent mes forces, mon esprit, les arts à ma disposition, ce que je puis facilement, ce que je puis avec peine, ou difficilement. Pareillement, si quelque chose m’entrave, je m’attriste, et ma tristesse augmente dans la mesure de ma volonté. Mais si j’ai acquis l’objet de mes désirs, je me réjouis, et la plénitude de ma joie répond à la plénitude de ma volonté. De même, je ne veux pas ce qui est l’opposé de mon désir, par conséquent si je puis l’éviter, je l’évite: quant à ce que je me veux de la plénitude de ma volonté; une fois que je l’ai, si je puis le conserver, je le conserve, et plus ma volonté est pleine, plus aussi j’apporte de soins et de diligence à le conserver.

Donc en analysant tout ce qui précède, on voit clairement qu’il y a trois divisions générales de l’amour. L’un est simple, l’autre relatif; l’un est naturel, l’autre libidineux, l’autre gratuit. Il y a aussi un amour plein, et un amour à demi plein. Quant à l’amour naturel de soi, il n’est que semi plein. Quant à l’amour libidineux de soi, il est relatif et non absolu. Quant à l’amour gratuit de soi, il est simple et plein. Vous pouvez donc en quelque manière vous convaincre, d’après le bien que vous voulez et la manière dont vous le voulez, si vous vous aimez vous-même en charité, et si vous vous voulez du bien par le vouloir de la grâce.