Thomiste, néo-thomiste ou thomasien ?

par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris

 

 

Les différents termes utilisés pour parler des disciples de saint Thomas ne nous aident pas à y voir clair ; on y distingue rien de moins que trois termes "thomiste, néo-thomiste, thomasien". Il est donc nécessaire, ici, de tirer au clair ce que veut dire chaque terme, afin de savoir à peu près ce que nous entendons par chacun des termes.

Faire une distinction pour tirer au claire le sens de chaque mot met en jeu d'importantes questions concernant le statut de la tradition, du respect des auteurs, de leur dépassement possible ; des questions d'histoire de la philosophie : y a t il des écoles ? Y a-t-il des véritables disciples ? etc... et des questions d'ordre philosophique : quel est le rôle d'un disciple ? Qui est le plus respectueux du personnage de saint Thomas, celui qui en reste à la lettre ou celui qui en développe le sens ?

 

- Qui est le véritable disciple ?

Il semble qu'il y ait une quadruplicité des modes de pensée thomistes – et cette distinction pourrait par ailleurs s'appliquer à tout grand auteur.

 

L'HISTORIEN, qui se penche sur les conditions historico-culturelles du XIIIème siècle, des conditions de travail dans l'Université de Paris, des questions qui suscitaient de l'enthousiasme et leur mode de traitement par les maîtres, des procédures ecclésiales et politiques qui déterminait le rôle et le titre des maîtres et des matières enseignées, les luttes séculaires entre les Franciscains et les Dominicains, etc. Ici l'historien rencontre forcément le personnage de saint Thomas, en tant que religieux, que maître en théologie et  en tant que théologien très influent dans son milieu. Il s'agit ici d'un pur travail d'historien, qui fournit de précieuses informations sur le contexte historique.

 

L'HISTORIEN DE LA PENSÉE, qui, tout en s'appuyant sur les données historico-sociales, se penche dans saint Thomas et tente d'en déceler les influences, les répercussions, ainsi que les évolutions doctrinaires ou idéologiques intrinsèques à la doctrine du Docteur ; cet historien se penche dans l'oeuvre saint Thomas et décèle les incohérences ou les revirements de sens au cours de la progression intellectuelle de saint Thomas lui-même, etc... Bref, il s'agit quasiment d'un travail d'archéologue de la pensée - ou plutôt d'historien de la philosophie.

 

LE COMMENTATEUR. Là commence un travail proprement philosophique qui consiste, à la manière de notre Docteur, à commenter les textes afin d'en retirer une certaine positivité pour la pensée. On retrouve par exemple Cajetan, qui, en commentant saint Thomas, arrive à dégager une certaine positivité pour lui-même, c'est à dire que commence ici un certain dépassement ou re-formulation de la pensée ou encore Suarez, qui développe sa philosophie propre à partir de saint Thomas ; exactement ce que saint Thomas a réalisé envers Aristote.

 

LE PHILOSOPHE. Ce rôle dégage, à partir des textes de saint Thomas et de son esprit, une véritable positivité pour son temps. Ainsi en est-il des re-catégorisations contemporaines de saint Thomas qu'ont tentés certains néo-thomistes ; ainsi en est-il également de ceux qui tentent des lectures phénoménologiques de saint Thomas. Bien sûr, à ce stade, la lettre de saint Thomas n'est plus respectée ; il subit parfois même quelques violences. Mais son esprit vit et sert de principe ; cet esprit intégrateur, ouvert et confiant de saint Thomas peut servir de principe de pensée, d'élan premier à celui qui veut le "contemporanéiser". Le : "pourquoi faut-il "contemporanéiser" saint Thomas aujourd'hui ?" est une autre question.

 

Dans cette quadruple distinction, le terme "thomasien" s'applique aux deux premiers ;

le terme "thomiste" au troisième ;

et le terme "néo-thomiste" au quatrième.