Y-a-t-il un sens à être thomiste aujourd'hui ?

 

Objections : 1. Il semble que non. La doctrine thomiste est aujourd'hui totalement dépassée. Prise dans une conception métaphysique très déterminée, dans des présupposés théologiques et dans le lourd style "scolastique", elle ne peut accéder à la majeure partie des problématiques contemporaines. Tout un pan de l'être humain et de la réalité lui est inaccessible.

2.Il ne semble plus possible d'être thomiste aujourd'hui au sens où la constante interpénétration entre une vérité et son milieu rend impossible toute revendication de cette vérité en dehors même du milieu dans lequel elle a été élaborée. C'est pourquoi le penseur qui s'intéresse à Thomas est plus historien que philosophe, parle plus d'un retour à Thomas lui-même plutôt que d'une soumission doctrinale : il est plus "thomasien" que thomiste.

3. Les problématiques et les thèses de saint Thomas se présentaient et se nourrissaient d'un contexte scientifique presque entièrement dominé par les anciens. Or la pensée médiévale est souvent remarquée pour sa stérilité scientifique et son irréconciabilité avec les théories scientifiques. Donc les thèses de Thomas d'Aquin ne peuvent non plus êtres reçues.

 

en sens contraire, il n'est même pas besoin de citer le nombre de documents du Magistère de l'Église catholique romaine, qui, aujourd'hui et depuis des siècles, préconisent d'enseigner la théologie et la philosophie "ad Angelici Doctoris rationem, doctrinam et principia"[1].

 

Réponse : Le terme "thomiste" est entendu en de multiples sens. Le premier sens qui vient à l'esprit est celui qui qualifie les bons manuels de philosophie tels que ceux de Maritain, de Collin, de Mercier, de Noël, de Gredt,…[2] et de l'ensemble des travaux de Suarez et Cajetan. Cette philosophie sous forme de manuels, présentés géométriquement (à la manière de l'Éthique de Spinoza) et souvent en latin déplaisent au philosophe "contemporain" qu'il accuse d'êtres réducteurs, dogmatiques et non critiques. Ils sont cependant destinés à un public non-spécialiste et ne servent que de "point de départ" à des spéculations plus approfondies.

Thomiste peut être également compris dans le sens d'un réalisme philosophique qui débute entièrement dans la res sunt, qui l'appréhende réellement par son intellect et qui ne s'en détache que pour sortir du domaine de la connaissance. Cette posture philosophique, en face des idéalistes et des empiristes est tout à fait tenable et se maintient toujours.

À son degré de spéculation purement théologico-métaphysique, la doctrine thomiste recouvre également le titre honorifique de Philosophia perennis, ainsi que l'affirme le pape Paul VI : "La philosophie de saint Thomas, reflétant les essences des choses réellement existantes dans leur vérité certaine et immuable, elle n'est ni médiévale ni propre à quelque nation particulière mais elle transcende le temps et l'espace". En ce sens, elle est tout à fait intouchable.

 

Solutions : 1. L'esprit évolue peut-être problématiquement mais pas l'ipsum esse.

2. Tout le travail des penseurs se revendiquant de saint Thomas est justement de ré-exprimer sans cesse dans les catégories contemporaines la pensée de leur Maître. Le travail de contextualisation est certes important, mais il n'est pas la cause finale du thomisme.

3. Celui qui confond les avancées scientifiques avec les vérités éternelles de la métaphysique se méprend gravement, ne serait-ce que parce qu'il ne s'est pas assimilé la doctrine thomiste des degrés d'abstraction. Cependant, il convient toutefois aux thomistes d'accueillir les nouveautés scientifiques. C'est en ce sens que le cardinal Daniélou annonce qu'«il est nécessaire, pour la philosophie thomiste, de recouvrer ses relations organiques avec la grande totalité, la vie, et l'activité des sciences



[1] Beaucoup ignorent que même le Concile Vatican II préconise à de nombreuses reprises l'enseignement de saint Thomas d'Aquin. « Optatam totius Ecclesiæ renovationem », n° 16 et «Gravissimum educationis momentum », n° 10

[2] Voir par exemple Jacques Maritain, Éléments de philosophie, Téqui, 1994 ; Chanoine Henri Collin, Manuel de philosophie thomiste, Téqui, 1927 ; Iosephus Gredt, Elementia philosophiae aristotélico-thomisticae, 1926