Qu'est ce qu'être thomiste ?
par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris
La question posée par l'auteur traduit sans doute son profond sentiment (rationnel) concernant l'a-thomisme ou le pro-thomisme exacerbé de certain de ses contemporains philosophes. En effet, le penseur catholique est entre deux écueils. Ou bien le thomisme est ignoré des milieux enseignants, ou bien il est encensé à l'extrême dans les milieux "intégristes" ; ou bien il est incompris dans son essence intemporelle et fait ne fait l'objet que d'analyses historiques, ou bien il est écouté à la lettre, dans les propres catégories médiévales, et il perd alors son essence dynamique, toujours neuve et en devenir, celle qui fait de saint Thomas l'Apôtre des temps modernes, selon le mot de Maritain.
Eût égard à ce constat, l'auteur tente de rappeler certains devoir du philosophe qui se dit catholique, en trois étapes :
1) en rappelant que l'Eglise catholique préconise l'enseignement de la doctrine de saint Thomas (notamment par la liste des 24 thèses thomistes du Pape saint Pie X toujours en vigueur).
2) en examinant ce qu'est le thomisme, ce qu'il faut entendre par ce terme, ce qu'il contient et en stipulant qu'il ne faut pas employer le terme "thomasien" si l'on veut désigner un vrai penseur.
3) en affirmant que le devoir du philosophe thomiste est de ré-exprimer dans les catégories contemporaines les thèses non seulement du saint Docteur, mais également de ses meilleurs interprètes.
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Alors le penseur doit prendre ses outils d'ouvrier (la Summa théologica) et doit partir pour la moisson. La Sagesse lui indique son travail :
"Je remonterai jusqu’au début comme de sa naissance, je la produirai au jour et la ferai connaître"[1]
- Quel est ce "début comme de sa naissance" ? C'est l'œuvre de saint Thomas d'Aquin lui-même (à lire dans l'édition critique Léonine de préférence), relayée par les interprètes approuvés par l'Église : Cajetan, Suarez, pour l'époque moderne ; puis les représentants du thomisme du XXème siècle : Maritain, Gilson, Daujat, etc… afin de faire naître en nous l'habitus thomiste.
- Que signifie "produire au jour" ? Il s'agit, pour le philosophe contemporain, de faire exactement le même travail que saint Thomas a effectué envers Aristote, c'est-à-dire de l'interpréter, avec les outils conceptuels contemporains, et de ré-exprimer ses problématiques, ses méthodes et ses thèses à la lumière des temps modernes, dans les catégories de pensée du temps présent[2], impliquant une sorte d'inculturation. Cependant, il n'est pas question de se tromper en éclairant saint Thomas à la lumière de la philosophie contemporaine, mais bien plutôt de plonger dans la source elle-même, ex ipsi ejus fontibus, afin qu'elle rejaillisse sur notre temps.
- Que faut-il comprendre par "je la ferais connaître" ? La Sagesse nous propose un programme divin, et l'ouvrier qui s'y engage ne se propose pas seulement de voir "comment et en quoi les penseurs médiévaux ont eux-même répondu à leurs propres questions"[3], en feignant le piège de l'anachronisme, mais bien d'aller puiser chez saint Thomas des arguments pour notre temps : "saint Thomas d'Aquin est debout, au seuil des temps modernes, nous tendant, en la corbeille ouvragée de ses milliers d'arguments, les fruits sacrés de la Sagesse."[4] Nous pourrons ainsi véritablement con-sentir avec saint Thomas et former une admirable communauté de sentir intemporelle avec l'Église mystique unie derrière son Doctor communis (Docteur commun).