LE TON THOMISTE
essai d'explicitation du sens hermeneutico-phénoménologique du thomisme.
par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris
On sait déjà qu'être thomiste permet de viser des postes sympathiques, comme immortel à l'Académie Française (E. Gilson) ou encore ambassadeur de France au Vatican (J. Maritain)[1]. Ce qu'on sait moins lorsqu'on est pas thomiste, c'est à quel point le thomisme est une véritable école de vie, engagée dans une phénoménologie du monde et dans un monde herméneutique. Et à quel point tout thomiste est toujours un commençant. Ainsi il importe de donner le ton du thomisme, de parler de la petite musique qui règle son intelligence de la réalité et du tempo de son vitalisme, à savoir les éléments doctrinaux qui permettent à celui qui les défend et les revendique de se constituer comme personne, comme penseur et comme chrétien.
L'ordo amoris de la réalité
Saint Thomas a compris la réalité comme une symphonie magique qui jaillit de façon ordonnée vers Dieu. Le cosmos n'est pas une sphère immobile, le monde qui entoure l'homme n'est pas un lac plat et las de son immanence, mais est une création d'amour, c'est un dynamisme théologico-métaphysique, voulu et soutenu à chaque instant (créatio) par Dieu. Si "l'office du Sage est de mettre de l'ordre"[2], alors le Sage est celui qui s'engage dans une compréhension de cet ordre dynamique du monde qui se co-déploie avec l'homme par son amour humain, tendu vers le divin par le divin, qui est « similitude de la bonté divine ». Ainsi le monde vu comme charité (caritas) et ordre (ordo) fonde l'ordo amoris qui se déroule magnifiquement en suivant à chaque instant l'impulsion de la baguette créatrice du Chef d'orchestre Suprême, l'Amour[3].
La bonté du monde comme capacité d'intégration
« Le thomisme n'est pas un système [bien qu'il soit ouvert à la systématisation] mais une synthèse, selon les beaux mots de Sertillanges, ou mieux encore, une intégration au sens du P. Maréchal »[4]. Saint Thomas a « posé sa pensée » sur la réalité en y cherchant Dieu selon un esprit aussi large que son objet et aussi intégrateur que peuvent l'être les mots. Si "Dieu dispense l'être à tout ce qui existe et régit tous les êtres"[5], comme le professe le thomiste, toute chose résonne donc de la grandeur divine. A commencer par l'homme, qui sera désormais vu non pas comme corps et âme, mais comme unité psycho-physique[6], comme unité substantielle de toutes ses facultés, comme identification singulière fondée sur l'hylémorphisme aristotélicien. De là se déploie le considérable effort de saint Thomas pour intégrer toutes les sphères de l'existence humaine, de la divinité et du cosmos dans cette symphonie générale. Rien ne sera écarté de la mélodie qui s'ordonne sur la réalité humaine : corporéité, sentiment, grâce, sang, pleurs, joies... ont leur place propre et respectable. D'où l'absolu respect anthropologique de l'Aquinate.
Métaphysiquement, cette approche se fonde sur l'axiome ultime et principal du thomisme : "le bien et l'être sont équivalents"[7] Ainsi au-delà même du fait -déjà incroyable - que tout est integré et intégrable dans le thomisme, tout sera a priori bon. N'est-ce pas pour une fois un a priori sur lequel il est délectable de se reposer. Le bonum se déployant analogiquement à travers la création, ce déploiement bien ordonnée est symphonique : dans l'opéra thomiste, c'est la symphonie transcendantale du bonum. Et comme la puissance ontologique du dynamisme analogique de l'exitus reditus traverse de part en part la création, toute chose ou partie de l'univers et de l'homme sera ramassée en route et transcendée dans et par ce mouvement vers Dieu.
Le respect métaphysique du singulier
La créature humaine constituée en personne est, en tant qu'unité substantielle, une petite note apposée par le Compositeur dans la grande symphonie du monde. Elle peut être croche, c'est-à-dire vive et véloce ; elle peut être noir, stable et identitaire ; elle peut être blanche, déployé sereinement dans la longueur ; mais elles sont toutes prises en elles-mêmes et respectées jusque dans ce qui fonde leur singularité. Il en est ainsi pour la créature humaine, mais tout étant, quel qu'il soit, pierre, rayon de soleil ou goutte d'eau, dispose, métaphysiquement, du même coefficient de respect.
Cette thèse a été au cœur de l'immense travail métaphysique d'Etienne Gilson[8]. Elle se fonde sur l'"Habe enim res unaquaequa in seipsa esse proprium ab omnibus aliis distinctuum"(chaque être a son exister propre, distinct de celui des autres êtres)[9].Cette thèse métaphysique, tout en fondant la singularité de chaque étant, forme le requisit indispensable de toute tentative d'appréhension philosophique de la réalité, au risque de faire de la philosophie une réflexion grisâtre, monotone et sans vie[10] ; bref, toute l'antithèse de l'opéra métaphysico-théologique voulu par Dieu.
Herméneutique du monde et monde phénoménal
Le « sentir » phénoménal du thomiste, c'est ce qui constitue les intuitions profondes et les décisions impensées qui guident un chemin intellectuel dans le monde en permettant de mettre au jour l'élément irréductible du vrai qui se situe au coeur et à la source du monde : la générosité profonde de l'étant comme « don », et donc amour. A la recherche du « sentir » premier de saint Thomas d'Aquin, le thomiste cherche à retourner aux choses mêmes appuyé sur lui, et à accéder avec lui à une véritable "communauté de sentir (cum sentire)"[11] qui transcende les époques et les mondes ; ce sentir déploie une possiblité de description phénoménologique du monde.
Là ce situe le secret de la contemplation thomiste de la symphonie des êtres : à travers ses distinctions, ses recoupements, ses ordonnancements de la réalité, le penseur thomiste construit une lecture du monde, une hermeneutique mondaine propice à la contemplation, sommet absolu de l'existence humaine. Les choses passent donc au crible de l'interprétation thomiste qui en dégage leur substance profonde : bonnes, aimables, vraies et unes.
Quodlibet ens est Unum, Verum, Bonum, Amabilitum
HOCH VIVIEN
[1] Cependant tout thomiste n'est pas forcément un carrieriste ; disons plutôt qu'il ne voit dans le développement de sa carrière que l'opportunité de répandre la sainte doctrine thomiste.
[2] Contra Gentiles I, 1
[3] 1ère lettre de saint Jean, 4, 8
[4] A. Hayen, L'ontologie de saint Thomas d'Aquin, p. 21
[5] Contra Gentiles, I, III, cap. 1
[6] d'après la définition à laquelle aboutit Husserl dans sa 5ème méditation cartésienne.
[7] Somme théologique, Ia, qu. 5, art. 3
[8] Etienne Gilson, Etre et essence
[9] Contra Gentiles, I, 14, ad Est autem ; nous traduisons
[10] Hegel, Préface à la phénoménologie de l'Esprit, IIIème partie
[11] Emmanuel Falque, Dieu, la chair et l'autre, introduction