Faut-il vouloir ce qui est  ?

 

 

ad. 1 Il ne semble pas qu'il faille vouloir ce qui est. En effet, nous recherchons tous le bonheur. Or le bonheur ne passe pas forcément par ce qui est, car ce qui est peut être une cause de malheur, ou de tristesse. Il faut donc vouloir seulement le bonheur.

 

ad. 2 Il semble qu'il ne faille pas vouloir ce qui est, puisque selon F. Nietzsche et Spinoza, la finalité de l'homme est d'augmenter sa puissance d'agir ou de penser. Or il s'agit d'un futur, et donc d'un être possible. Or un être possible n'est pas l'être tout entier.

 

ad. 3 Tous les actes humains sont mus par quelque objet extérieur, tel le cas d'un objet du monde qui est désirable et qui par là meut la volonté. On ne peut vouloir que ce que nous dicte les objets extérieurs. Notre volonté est donc entièrement déterminée par des agents exogènes et la question ne se pose pas.

 

Sed Contra : Toute volonté, définie comme appétit rationnel, est portée vers un bien, selon le Docteur[1]. Or "le bien et l'être sont équivalents"[2]. Donc tout ce qui est, est digne d'être voulu, et plus encore, il doit être voulu comme tel, puisqu'il est en soi bon.

 

Respondeo : La volonté étant déterminée à vouloir un bien qui réponde aux aspirations du sujet voulant, elle est doublement déterminée : d'un côté par le bien, de l'autre par les aspirations du sujet. Or le bien est dans tout étant, comme nous venons de le voir. Les problèmes surgissent donc du côté du sujet. C'est pourquoi le sage Epictète disait : "Décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux"[3]. Si donc ce qui arrive est bien une réalité qui est, qu'elle soit déjà là ou pas encore là, alors ce qui arrive mais qui n'est pas intégré comme tel par le sujet est donc toujours malgré cela. C'est donc dès lors qu'une chose n'est pas – ou plus – en et pour soi voulu, qu'elle est cause de problème. Il faut donc avoir la volonté de vouloir ce qui est.

 

ad. 1  Le Docteur Angélique parle du bonheur in via comme d'une béatitude imparfaite[4], qui est une activité qui tend à un état bienheureux, qui est le vrai bonheur. Il s'agit donc de l'être selon sa modalité de possible, et non l'être tout entier.

 

ad. 2  Même si vouloir suppose nécessairement une certaine recherche de perfection du sujet voulant, toute volonté n'est pas mû uniquement par l'augmentation de la puissance personnelle, tel est le cas par exemple dans l'amour de charité.

 

ad. 3 Si la volonté est prise dans un déterminisme absolu, elle voudra toujours et nécessairement ce qui est. L'injonction "il faut" ne sera plus d'ordre personnel, mais c'est le cosmos tout entier qui dira "il faut". Simple déplacement de champs conceptuel du dire.

 

 

 

 

Comment faut-il vouloir ce qui est ?

 

 

ad. 1 Saint Thomas d'Aquin mesure la justesse et la bonté de la volonté à sa conformité avec la loi éternelle[5]. La loi éternelle semble donc entièrement déterminer la volonté et la question du comment ne se pose pas, puisque c'est sa causalité qui détermine l'efficience de la volonté.

 

ad. 2 Il faut uniquement vouloir selon la volonté de Dieu, comme le dit l'Aquinate dans la Somme de théologie[6], c'est-à-dire vouloir un objet selon sa raison de bien (sub ratione bonis). Il semble donc qu'il faille vouloir avec ingénuité.

 

Sed Contra : Il faut vouloir avec persévérance, attente ou délectation, selon ce qui est voulu.

 

Respondeo : Tout ce qui est, est soit réel, soit possible soit nécessaire. Il faut donc adapter le vouloir selon ce qui est réel (ce qui est présent à la volonté), ce qui est possible (un événement de quelque nature qui soit qui se présente hypothétiquement à ma conscience) et ce qui est nécessaire (qui n'est en fait pas le plus facile à vouloir, car son inéluctabilité est parfois pesante). L'hypothétique, l'inéluctable et le déjà-là sont donc les trois modalités du vouloir.

Dans l'hypothétique, la volonté se porte vers quelque chose qui est absent, selon le Docteur[7]. La volonté veut donc toujours un bien qui est absent. Or, pour rendre présent-à-soi le bien en question, il faut que la volonté se cristallise dans un effort, comme pour maintenir sa tension envers le bien jusqu'à ce qu'il soit rendu présent.

Dans l'inéluctable, la volonté se porte vers un objet qui est déjà en cela quasiment présent, puisqu'il va nécessairement arriver. Ainsi en est-il de la mort (et non du décès), qui est ici le meilleur exemple – car peut-être la seule chose vraiment nécessaire. C'est pourquoi il faut ici prendre une posture d'attente active envers l'objet, c'est-à-dire préparer son arrivée. Ainsi Platon définit-il le philosophe comme celui qui se prépare à mourir.

Dans le déjà-là, la volonté prend la modalité de repos ou de plaisir[8], c'est-à-dire qu'on lui attribue la faculté de se délecter ou de jouir d'un bien. Cependant, le déjà-là peut sembler être un mal pour le sujet, comme dans le cas d'un malheur qu'on est en train de vivre, par exemple. C'est qu'alors le fait n'est pas encore, pour la volonté, vraiment là, car il est refusé par ce vouloir même.

 

ad. 1 Saint Thomas d'Aquin ne comprend pas la loi éternelle comme étant un principe absolu de détermination des choses, mais comme participation de causalité : la volonté est éclairée par la raison qui participe de la loi naturelle. Or la raison voit les choses selon leur raison d'être (sub ratione entis).

 

ad.2 Saint Thomas évoque ici la conformité formelle de la volonté à la loi divine, alors que nous cherchons ici une description des modalités intentionnelles du vouloir. Ce sont deux plans différents.

 

 

par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris



[1] St. Thomae Aquinatis, Summa théologiae, Ia IIae, qu. 8, art. 2, resp.

[2] St. Thomae Aquinatis , Summa théologiae, Ia, qu. 5, art. 3

[3] Epictète, Manuel, VIII

[4] St. Thomae Aquinatis , Summa théologiae, Ia IIae, qu. 3, art. 2, sol. 4

[5] St. Thomae Aquinatis, Summa théologiae, Ia IIae, qu. 19, art. 4, resp.

[6] St. Thomae Aquinatis, Summa théologiae, Ia IIae, qu. 19, art. 10, sed contra (3)

[7] St. Thomae Aquinatis, Summa théologiae, Ia IIae, qu. 3, art. 4, resp.

[8] St. Thomae Aquinatis, Summa théologiae, Ia IIae, qu. 3, art. 4, resp. et sol. 3