La philosophie analytique

 

" Avant toute vérité, il y a un accord"
"Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde".
Wittgenstein

 

C'est une philosophie de la signification, qui prend comme perspective de sortir de "la philosophie de la conscience" (représentée notamment par Descartes où la conscience est face au monde)

Comme la recherche sur la signification des termes qui prétendent illustrer la réalité prend dès lors l'antériorité sur tout acte de conscience, la démarche de pensée analytique axe surtout son travail sur l'analyse du langage et de la logique, bien qu'aujourd'hui elle touche à toutes les branches de la philosophie :

- Logique : Frege, Russell

- Langage : Austin, Wittgenstein, Moore

- métaphysique analytique : Kripke, David Lewis, Nathan Salmon, Peter van Inwagen

- théologie analytique : Alvin Plantinga, Richard Swinburne

- philosophie politique et éthique : John Rawls,  Robert Nozick, Hare, Charles Taylors

- morale : les déontologistes


Ses problématiques initiales (chez Frege) :

* Peut-on philosopher en suivant une méthode scientifique ?
* Peut-on introduire plus de rigueur en philosophie en procédant par la logique ?
* La philosophie peut-elle être réduite à la logique ?

Le principal but de l'approche analytique est de clarifier les problèmes philosophiques en examinant et clarifiant le langage dont on se sert pour les formuler.


Wittgenstein

L'idée que la pensée serait quelque chose d'intérieur au sujet qu'il faudrait traduire en mots pour l'extérioriser, cette idée si commune et répandue, paraît aberrante à Wittgenstein.

1. Il n'y a pas d'une part la pensée et d'autre part le langage: indissociables, ils se génèrent simultanément.
2. Il n'y a pas de langage propre à l'individu, de "langage privé", ensuite traduit en langage public: le langage est constitutivement public.
Parler, c'est suivre des règles, et suivre une règle n'est possible que comme activité publiquement contrôlée, dans l'exercice de la communication.

(Problème à mettre en perspective: fausseté de l'idée qu'un blasphème prononcé n'aurait en soi de valeur subversive que liée à l'intention intérieure de l'énonciateur.)

La question de l'usage

Le message qu'un énoncé transmet acquiert son sens et sa force dans sa situation (contexte) d'emploi. Ainsi, l'énoncé est lié à l'action, à un cadre actif non verbal, à des finalités pratiques.

Wittgenstein: "Pose-toi la question: à quelle occasion, dans quel but disons-nous cela? Quelles façons d'agir accompagnent ces mots... Dans quelles scènes sont-ils utilisés et pourquoi?"

La visée première du langage n'est pas une visée de compréhension ou de représentation, mais l'exercice d'une influence effective des uns sur les autres.

(Problème à mettre en perspective: ce que l'énonciateur dit concerne autant son interlocuteur que lui-même, et la portée du sens des propos de l'énonciateur échappe à son contrôle de façon nécessaire. Ici surgit la question de la responsabilité vis-à-vis de nos paroles.)


Austin

La communication humaine ne trouve son unité minimale ni dans la phrase, ni dans l'expression, mais elle la trouve dans l'accomplissement de certains types d'actes.

Actes du langage: affirmer, poser une question, donner un ordre, promettre, décrire, s'excuser, remercier, critiquer, accuser, féliciter, suggérer, menacer, supplier, défier, autoriser...
En prononçant une phrase, le locuteur accomplit l'un ou l'autre de ces actes, parfois plusieurs d'entre eux. Et l'acte ne se confond pas avec la phrase (ou l'expression linguistique quelle qu'elle soit) utilisée dans son accomplissement.

Les actes du langage

. Acte locutionnaire: acte minimal qui consiste en la prononciation d'un énoncé par l'usage établi de la langue.

.Acte illocutionnaire (in = dans - locutio = discours) = ce que l'on fait en parlant, acte / visée impliqué(e) dans l'énoncé.
- exemples: "S'il vous plaît, reprenez de la purée!": requête - "Vous allez reprendre de la purée.": prédiction - "Reprendrez-vous de la purée?": question.

.Acte perlocutionnaire = effets produits par nos propos sur l'interlocuteur (convaincre, émouvoir, agacer, intimider, etc.)

5 catégories d'actes illocutionnaires:

- les verdictifs: consistent à prononcer un jugement (verdict) fondé sur l'évidence ou sur de bonnes raisons, concernant une valeur ou un fait.
exemples: acquitter, considérer comme, calculer, décrire, analyser, estimer, classer, évaluer, caractériser.
- les exercitifs: consistent à formuler une décision en faveur ou à l'encontre d'une suite d'actions.
exemples: ordonner, commander, plaider pour, supplier, recommander, implorer, conseiller, nommer, déclarer une séance ouverte ou fermée, avertir, proclamer.
- les commissifs: engagent le locuteur à une suite d'actions déterminée.
exemples: promettre, faire le vœu de, s'engager par contrat, garantir, jurer, passer une convention, embrasser un parti.
- les expositifs: utilisés pour exposer des conceptions, conduire une argumentation, clarifier l'emploi des mots, assurer les références.
exemples: affirmer, nier, répondre, objecter, concéder, exemplifier, paraphraser, rapporter des propos.
- les comportementaux: réactions au comportement des autres, aux évènements qui les concernent; expressions d'attitudes à l'égard de leur conduite ou de leur destinée.
exemples: s'excuser, remercier, féliciter, souhaiter la bienvenue, critiquer, exprimer des condoléances, bénir, maudire, porter un toast, boire à la santé de, protester, défier, mettre au défi de.


Searle

Classification des actes de langage:

- les assertifs: engagent le locuteur (à des degrés divers) à la vérité de la proposition exprimée, à ce que quelque chose soit effectivement le cas.
Les mots s'efforcent de s'ajuster au réel. L'état psychologique exprimé est celui de la croyance, quel qu'en soit le degré.
exemples: se vanter, se plaindre, conclure, déduire

- les directifs: par eux, le locuteur entreprend d'obtenir que l'auditeur fasse quelque chose, de la timide suggestion à l'impérieuse exigence.
Le contenu de l'énoncé est toujours l'accomplissement d'une action par l'auditeur.
exemples: demander, ordonner, prier, inviter à, permettre, conseiller, mettre au défi, interroger, questionner

- les commissifs: engagent le locuteur à l'accomplissement d'une action future.
Cf. classification de Austin.

- les expressifs: expriment l'état psychologique spécifié dans la condition de sincérité à propos d'un état de choses précisé dans l'énoncé.
La vérité de la proposition exprimée y est présupposée. Il n'y a pas d'ajustement des mots au monde.
exemples: remercier, féliciter, s'excuser, présenter des condoléances, déplorer, souhaiter la bienvenue

- les déclarations: réalise l'état de choses représenté dans la proposition. Le fait de dire la chose rend la chose effective.
La déclaration d'un état de choses confère l'existence même à cet état de choses.
exemple: "je donne ma démission", "vous êtes licenciés", "je baptise ce navire le Babinet", déclarer la guerre


Karl Otto Apel (Ecole de Francfort)

Pragmatique transcendantale: prise de conscience du caractère médiateur essentiel du langage dans toute connaissance et ontologie.
La relation sujet-objet devient sujet-langage-objet.
D'une part la relation au monde passe par le langage, d'autre part le sujet n'est plus isolé mais membre d'une communauté de langage.

Versant moral de la pragmatique transcendantale:
"Je pense" = "j'argumente" = "je parle avec autrui" = "j'ai accepté les normes pratiques de la communication" = "je fais partie d'une communauté de communication".
Nul ne pense seul. Le "je pense" résulte d'un consensus, et la vérité se gagne par un consensus intersubjectif.


Habermas (Ecole de Francfort)

La rationalité assure le progrès de la communauté humaine, elle est indissociable du langage.
Intérêt de la raison = intérêt de l'humanité pour la maîtrise de son destin en vue d'un vivre ensemble raisonnable.
Démocratie = institutions qui garantissent la communication universelle et publique consacrée à la question pratique de savoir comment les hommes peuvent et veulent vivre ensemble, dans le cadre des conditions objectives déterminées par le pouvoir immensément accru dont ils disposent des choses.

Acte de langage = interaction avec la norme, finalité d'un consensus librement élaboré par ceux qui parlent, quelles que soient les distorsions et les violences que véhiculent l'acte de langage.
Le cadre des discussions est le seul où l'on puisse résoudre les problèmes posés par la validité des opinions et des normes en leur donnant un fondement.

Universalité du langage = universalité de la compétence communicative
L'acte d'énoncé quelque chose situe ce qui est phrase en relation à la réalité extérieure, à la réalité intérieure, et à la réalité normative de la société. Cet acte implique la reconnaissance de trois validités: vérité, sincérité, conformité.


Francis Jacques

Pragmatique = étude des conditions a priori de la communicabilité
Les circonstances empiriques n'intéressent pas la pragmatique. Il s'agit de connaître les conditions de possibilité d'une signification communicable en général, c'est-à-dire les universaux de l'usage communicationnel en général.
La parole s'inscrit dans un dialogue, et ce qui la domine consiste dans le principe de relation interlocutive (non dans l'ego du locuteur, ni dans un principe subjectif).

Nature de l'énonciation: relationnelle et interactionnelle.
Acte de l'énoncé: signification et compréhension indissociables (dans tous cas d'énonciation)
Dialogue: régit le sens des énoncés dans tous leurs aspects (référence, contenu propositionnel, force de l'acte illocutionnaire)

Conséquences du principe dialogique (du dialogue):
1. Il n'y a pas d'autonomie du sujet parlant au regard des significations communiquées.
2. Le sens du langage communicable n'est donné que par le principe de relation interlocutive.

"Tant le fait de la subjectivité que le statut de la personne sont dérivés du fait communicationnel."
Personne = notion intersubjective, communicationnelle, et dialogique.