LA "PREUVE ONTOLOGIQUE" DE L'EXISTENCE DE DIEU
CHEZ DESCARTES
dans les
Méditations métaphysiques
en AT IX, 32-33
Le présent travail a été effectué à partir des éditions suivantes :
- Méditations métaphysiques, édition GF Flammarion, 1992
- Œuvres complètes de Descartes, éditées par Adam-Thanery, livre VII (version latine) et livre IX (version Française) – nos références au texte seront celles de cette édition, sauf indication contraire.
Il est notable de constater que le point de départ d'une grande partie de la philosophie moderne et contemporaine est né avec un homme enfermé dans un poêle qui fut la victime d'un songe qu'il a présenté plus tard comme terrifiant. La scène – pittoresque s'il en est, s'est déroulée le 10 novembre de l'année 1619, et l'homme s'appelait René Descartes. C'est ainsi qu'il a découvert, dit-il, "les fondements d'une science admirable" (AT X) ; la fondation et l'exposition de cette science admirable[1] devint par la suite la source de toutes les préoccupations philosophiques de Descartes, depuis les Regulae, qui contiennent l'exposition de la méthode, jusqu'aux méditations métaphysiques, qui en sont l'application et la mise en acte. Ce dernier ouvrage contient, en sa 5ème partie, qui se nomme "de l'essence des choses matérielles ; et, derechef de Dieu, qu'il existe", l'extrait qui fait l'objet de ce présent commentaire[2]. Avant de se prononcer sur l'existence effective des choses matérielles (res materiales) en dehors du cogito (c'est-à-dire de lui en tant que substance pensante), Descartes cherche à examiner les idées qui sont en son esprit pour considérer "celles qui sont distinctes et celles qui sont confuses[3]". En examinant, parmis "l'infinité d'idées qui se trouvaient en [lui]", les idées mathématiques, il se rend compte qu'elles ont des natures vraies et immuables et que les diverses propriétés qu'il peut tirer de leurs essences semblent très clairement et distinctement leur appartenir[4], et que par là elles ne sont "ni inventées, ni feintes". Elles sont par conséquent innées, et tout ce qui est déduit de leur essence est vrai. Or si toute propriété tirée de la réalité formelle d'une idée d'un objet mathématique est également formellement vraie, en est-il de même pour Dieu, puisque son idée est innée en Mr. Descartes ? En d'autres termes est-il possible d'appliquer le mode de démonstration analytique des objets mathématiques à l'idée de Dieu ? Mais la problématique prend une toute nouvelle ampleur lorsqu'il faut inférer de cette analyse une existence effective, c'est à dire passer de l'idée et des propriétés de cette idée telles qu'elles sont en l'esprit à la réalité formelle, extérieure à l'esprit. Car il n'en est pas de même pour les objets mathématiques : peu nous importe s'il existe effectivement des triangles isocèles en dehors de l'esprit. Mais ici, Descartes tente de prouver qu'une propriété essentielle de son idée est réellement en dehors de son esprit. Pour résumer le cœur de la problématique : peut-on analyser Dieu et faire des propriétés essentielles de Dieu que l'on infère de ce raisonnement une réalité effective, en acte d'exister dans le système général des êtres ?
D'autres questionnements peuvent surgir par la suite, lorsqu'on replace cet extrait dans le contexte général du "système" cartésien : la démonstration de l'existence de Dieu est-elle prise seulement à titre d'exemple, pour démontrer que les idées innées du sujet ont une réelle adéquation (adequatio) avec l'objet réel, c'est à dire avec l'étant qui se trouve dans la réalité extérieure au sujet ou n'a t-elle qu'une valeur illustrative de la position epistémologico-métaphysique de la théorie de la connaissance de Descartes ? La question se pose du fait que cette démonstration est un saut épistémologique important - et conséquent - entre les idées innées de l'esprit cartésien et le réel tel qu'il est, non appréhendé par le philosophe cartésien en tant que tel. Ou bien on peut émettre l'hypothèse comme quoi cette preuve de l'existence de Dieu est vraiment prise pour elle-même ? En outre, peut-on se permettre de se demander s'il est vraiment utile de prouver l'existence d'un Etre qui a déjà été existentiellement prouvé une fois auparavant (méditation 3ème) ? Toutes ces considérations amènent à penser qu'il importait moins à Descartes de prouver l'existence de Dieu que de prouver la réelle adéquation des idées innées et de leurs propriétés essentielles avec la réalité. Nous verrons ce qu'il en est du statut de cet extrait dans la théorie cartésienne de la connaissance en général.
Comme c'est la formulation même de la preuve qui est problématique, nous exposons la démonstration qui prouve l'existence de Dieu de manière très simple, afin d'en tirer par la suite quelque sujet de problématiques ; la démonstration est tel que suivant : Dieu est l'être souverainement parfait, or l'existence est une perfection, donc Dieu existe. Il n'est pas nécessaire de préciser que ce "parcours" démonstratif qui prend une forme syllogistique lorsqu'il est résumé à ses éléments les plus simples ne se situe qu'en l'esprit de Monsieur Descartes, duquel il n'a pas eut besoin de sortir pour en arriver jusqu'à cette 5ème méditation, après avoir douté de toutes choses selon une méthode précise (1ère méditation), après avoir prouvé sa propre existence (2ème méditation), celle de Dieu (3ème méditation) et exposé les critères du jugement vrai (4ème méditation).
Il est possible de distinguer trois parties dans cet extrait : la première, du début jusqu'à "appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre" est l'exposition de la preuve ; la deuxième, jusqu'à la fin du paragraphe est une réponse à une première objection qui porte sur l'attribution supposée de l'existence à l'idée de Dieu ; la dernière est une réponse à l'objection qui pointe la possibilité que l'idée de Dieu soit factice. Considérons que la totalité des deux dernières parties répondent à l'objection principale qui porte particulièrement sur le passage de la pensée à l'être.
COMMENTAIRE ANALYTIQUE
"Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée [cf. Dieu], …"
C'est au fil de sa méditation sur l'essence des choses matérielles, conformément à la première moitié du titre de la 5ème méditation : "de l'essence des choses matérielles" que Descartes en vient à se demander s'il ne peut pas en tirer "un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu". Soulignons le mot argument et la qualité démonstrative qu'il prétend accorder à ce qu’il va considérer comme étant une preuve.
Descartes "trouve" donc en lui-même l'idée de Dieu. S'il ne fait que la "trouver" en lui-même, cela veut dire qu'il ne l'a pas produite par une quelconque activité de son intellect, c'est à dire qu'elle n'est pas le fruit d'une recherche active et discursive de son intelligence qui cherche l'essence dans la réalité extérieure à son esprit, puisqu'il l'a trouvé en lui. Cela veut également dire que ce n'est pas par les sens qu'il a trouvé l'idée de Dieu, puisque les sens ne donnent par définition qu'une information extérieure au sujet. Cette idée ne provient donc pas d'en-dehors de lui-même. Plus encore, s'il précise qu'il l'a trouvé, cela veut dire qu'il ne l'a pas produite, abstrait ou conceptualisée, mais qu'elle était déjà présente en lui-même et qu'il n'avait plus qu'à la "trouver" ; tout comme l'archéologue cherche un objet antique qui existe déjà et qu'il n'a pas à produire, Descartes cherche donc dans son propre esprit une idée qui existe déjà et qu'il n'a pas à produire. Nous nous trouvons en plein dans le schème cartésien des idées innées[5]. Celle de Dieu en est l'exemple le plus typique chez Descartes. Retenons deux caractéristiques fondamentales de l'innéité d'une idée[6] chez Descartes qui vont être déterminantes pour la démonstration : premièrement, les éléments qui constituent une idée innée ne sont pas séparables, deuxièmement, les conclusions que l'on tire de son essence ne font pas partie de la définition de l'idée. Retenons aussi le critère d’innéité d’une idée ; la passivité du sujet à l’égard de cette idée. Pour le cas, il est vrai que Dieu semble s’être imposé à Descartes, du moins ce dernier ne stipule pas le contraire.
Mais où et comment Descartes trouve-t-il en lui l'idée de Dieu ? Il existe de façon certaine des personnes qui n'ont pas cette idée de Dieu dans l'esprit, ou du moins qui ne l'on absolument pas trouvé, ou qui l'on de manière extrêmement confuse. Doit-on imputer cette certitude d'avoir l'idée de Dieu en l'esprit au seul fait que Descartes vivait au XVIIème siècle dans un pays totalement chrétien ? Ou serait-ce une innéité des idées telle que la développe Platon dans le Ménon[7], lorsqu'il parle de la réminiscence ? La question semble délicate, après la lecture de Descartes, car on retrouve dans les réponses aux premières objections[8] faites par Caterus, un théologien catholique et thomiste, une re-formulation de cette preuve qui se propose en premier lieu de démontrer, à partir de la toute puissance de Dieu, que l'idée de Dieu est bien innée. Force est de reconnaître que cette idée de Dieu fait partie intégrante de l'esprit de Descartes et qu'elle se pose dès maintenant comme prémisse du raisonnement qui va suivre.
"…, c'est à dire l'idée d'un être souverainement parfait, …"
En plus de "trouver" en lui-même une idée qui lui préexiste, et qu'il n'a donc absolument pas inventé, construite ou produite, Descartes en re-connaît en plus une de ses caractéristiques : la souveraine perfection (summe perfecti). A la manière dont Descartes présente cette caractéristique, elle a l'air d'être substantiellement prédiquée au sujet Dieu, puisqu'il définit l'idée de Dieu par ce prédicat, relié par l'expression "c'est à dire…" : la souveraine perfection est un prédicat essentiel de l'idée de Dieu ; il en fait l'ens summe perfectum : l'Etre le plus parfait qui soit. Rappelons nous la première soi-disante preuve de l’existence de Dieu que Descartes expose dans la 3ème méditation : elle repose sur une l’idée de l’infini que l’esprit humain ne peut créer de lui-même, étant imparfait. Cette idée ne peut provenir que d’un Etre parfait. Nous allons voir ce que cette souveraine perfection implique dans la suite de cet extrait.
"…, que celle de quelque figure ou de quelque nombre que ce soit."
Descartes ne trouve pas moins l'idée de Dieu que celle de quelque figure ou de quelque nombre ; l'idée d'un quelconque objet mathématique est aussi existante et non produite en l'esprit que celle de Dieu. L’esprit de Descartes contient donc des figures géométriques, des objets mathématiques et l’idée de Dieu, sans qu’il n’ait eu la moindre participation à ce fait : nous nous situons pour l’instant dans la pure constatation. L'idée de Dieu (et sa souveraine perfection) a son critère de certitude : elle est aussi certaine que celle des objets mathématiques. La tournure méthodologique de cet extrait devient tout de suite explicite : Descartes va tenter un parallèle, soit analogique, soit métaphorique, entre les démonstrations mathématiques et la démonstration de l'existence de Dieu. Encore qu'à ce niveau du texte, non ne pouvons savoir précisément s'il s'agit d'un parallèle ou bien d'une assimilation de la démonstration de l'existence de Dieu à celle d'une démonstration mathématique. Gardons tout de même à l'esprit l'estime qu'avait Descartes pour les raisonnements mathématiques, estime qui va le porter jusqu'à tenter de construire une mathématis universalis. L'orientation méthodologique et la tournure logique que va prendre la démonstration sont données.
"Et je ne connais pas moins clairement et distinctement …"
On se rappellera ici que les critères cartésiens[9] de la véracité d'une idée sont le clair, c'est à dire ce qui est non-confus en l'esprit et par là-même explicable à autrui, et le distinct, c'est à dire l'impossibilité totale de confondre une idée avec une autre, de tous les points de vue où il est possible de se placer. Cette phrase attribue donc les deux critères de la vérité cartésienne à ce qui suit :
"qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature…"
En plus d'avoir précédemment assimilé la perfection à son idée de Dieu, assimilation sous la forme d'une prédication essentielle, Descartes lui accorde maintenant l'existence (esse). Faut-il comprendre de manière implicite que Descartes se rappelle de ses cours au collège Jésuite de la Flèche qui lui on appris qu’au niveau théorique la perfection inclus et impose l'existence ? C'est que de l'Etre le plus parfait qu'il soit il est impossible de ne pas inférer l'existence. Plus encore, il s'agit d'une existence actuelle, c'est à dire en acte réellement, et éternelle, c'est à dire qui n'a jamais commencé (c'est le sens d'une existence temporellement infinie), puisque ce ne peut être qu'une existence parfaite[10]. Effectivement, un être auquel manquerait l'existence serait d'une perfection moindre : ne pas attribuer l'existence à un Etre souverainement parfait impliquerait une contradiction. Descartes ne semble accorder aucun statut hypothétique au fait que l’existence est une perfection. La justification, sous le mode analogique, vient ci-après :
"… que je connais que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque nombre appartienne véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre."
Ainsi Descartes montre, sous le mode d'analogie avec les mathématiques, qu'il est possible de démontrer que telle ou telle propriété d'une nature appartient effectivement à cette nature sans même avoir posé au préalable l'existence même de cette nature ; c'est à dire que tout comme il est possible de démontrer quoi que se soit d'une figure géométrique sans même avoir besoin de savoir si elle existe réellement, il est tout à fait possible de démontrer qu'un attribut essentiel tel que l'existence ou la perfection appartienne à Dieu. Notons qu'il est fondamental, dans ce raisonnement, d'admettre que l'existence est un attribut au moins aussi essentiel ou naturel à Dieu (c'est à dire appartenant à Dieu en propre) que l'angle droit appartienne à la nature du triangle rectangle. Effectivement, on ne saurait nier que la propriété essentielle d’un triangle n’appartienne pas vraiment à ce triangle. C’est en analysant l'idée de triangle que l’on découvre de façon claire et distincte ses propriétés essentielles ; de même c’est en analysant l’idée de Dieu (c'est à dire trouver ce qui appartient à la nature même, ou en propre à l'idée) que Descartes en arrive à la proposition analytique "Dieu est existant". Cette preuve, résultat d'une analyse, est donc a priori[11] : elle découvre un attribut dans la nature d'une chose sans passer par l'expérience concrète de cette chose. C’est en ce sens que l’argument sera appelé « ontologique » par E. Kant : c’est dans l’être même de cette idée que la démonstration se construit et se conclu.
Il faut constater que la démonstration est, à ce point précis du texte, déjà finie : l'existence de Dieu est déjà prouvée de manière formelle : Descartes a l’idée d’un Etre souverainement parfait, or la perfection inclue l’existence, donc cet Etre infiniment parfait existe. Toutefois, cette démonstration semble n’avoir pas prouvé l’existence de cet Etre en acte dans la réalité extérieure au sujet ; la suite du texte prendra donc la forme de précisions, de re-formulation, et prouvera l'innéité de l'idée de Dieu afin de se détacher l'apparence de sophisme que l'on pourrait lui objecter ; nous verrons cela ci-après.
"Et partant, encore que tout ce que j'ai conclu dans les méditations précédentes ne se trouvât point véritable, …"
Les conclusions des précédentes méditations ont l'air de ne pas avoir besoin d'être invoqués dans cette démonstration, encore qu'on pourrait se demander si le cogito[12] n'est pas un axiome nécessaire au raisonnement, en tant que la prémisse, c'est à dire l'idée de Dieu, ne trouve son fondement que dans un esprit qui la pense et par par conséquent doit être existante. Or le cogito est précisément ce qui fait que le sujet est et existe. Mais cela ne semble pas être nécessaire pour continuer la démonstration[13].
"l'existence de Dieu doit passer en mon esprit pour au moins aussi certaine, que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités des mathématiques, qui ne regarde que les nombres et les figures : …"
La preuve démonstrative de l'existence de Dieu qu'il vient d'exposer semble "au moins aussi certaine" que les démonstrations mathématiques. Nous retrouvons à ce point sur un débat de commentateur ; en effet, la question se pose de savoir si Descartes tente d'assimiler sa démonstration à une démonstration mathématique (ce sera l'interprétation de M. Guéroult[14], par exemple) ou bien s'il la considère comme plus certaine encore qu'une démonstration mathématique, puisque cette dernière demande la véracité divine (ce sera la position de M. Gouhier[15], par exemple). Toujours est-il que Descartes calque sa démonstration de l'existence de Dieu sur une démonstration mathématique : méthode que l'on peut qualifier d'analogique, dans le sens d'une ressemblance, voir d'une identité entre les deux types de raisonnement. Plus encore, il s'agit d'une assimilation de l'essence de Dieu aux essences mathématiques : la preuve est inférée de l'essence même de Dieu[16].
"… : Bien qu'à la vérité cela ne me paraisse pas d'abord entièrement manifeste, mais semble avoir quelque apparence de sophisme."
En quoi cet argument peut avoir une apparence de sophisme ? On peut se demander si l'existence de Dieu simplement représentée (existencia ut significata) dans l'esprit infère nécessairement son existence dans la réalité ou si cette inférence est seulement factice. Il est possible d'objecter également que l'idée "d'un être souverainement parfait" est factice, et qu'elle n'est pas innée. C'est contre toutes ces objections que Descartes va
" Car, ayant accoutumé (…) on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement."
Descartes semble avoir bien appris les leçons scolastiques que ses professeurs du collège de la Flèche lui prodiguait. Il a appris à faire la distinction aristotélico-thomiste entre l'essence et l'existence dans toutes les choses… mis à part pour Dieu :
"Mais néanmoins, (…) ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée ; …"
Cette conception de Dieu en ce qu'il est en Lui-même provient de saint Thomas d'Aquin - que Descartes ne peut absolument pas nier avoir étudié, pour qui en Dieu, l'essence ne peut pas être distinguée de l'existence, ou encore : Dieu est identique à son être[17]. Mais, fidèle à sa méthode radicale qui ne prend en compte aucune autorité philosophique (et théologique) extérieure à lui-même, Descartes semble avoir besoin d'exposer les raisons pour lesquelles l'existence n'est effectivement pas distincte de l'essence en Dieu ; plus précisément, Descartes essaye de prouver que l'existence est essentielle à l'idée de Dieu, c'est à dire qu'elle ne peut en être séparée, conformément à une des caractéristiques fondamentales des idées innées selon laquelle les éléments qui la compose sont inséparables. Il faut donc prouver que l'existence est contenue de façon essentielle dans l'idée de Dieu. L'exemple de la vallée et de la montagne prouve qu'il est impossible de concevoir une vallée sans concevoir une montagne ; de même de concevoir un triangle rectiligne sans que ses trois angles soient égaux à deux droits. De même, il est impossible de concevoir Dieu sans l'existence :
"… en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance (…) qui n'ait point de vallée"
Tout ce développement sert donc à prouver qu'il est dans l'essence de Dieu que d'exister, en s'appuyant sur sa perfection supposée : la souveraine perfection inclue nécessairement l'existence. L’idée de Dieu est appréhendée en elle-même, c'est-à-dire en son essence même. L'innéité de l'idée de Dieu comme existant de par son essence même est ainsi prouvé par cette analogie avec les démonstrations mathématiques et avec l'idée d'une chose (en l'occurrence l'exemple de la vallée) qui doit être prédiquée nécessairement d'une autre (de la montagne). Descartes opère un déplacement logique conséquent : il attribut à la montagne ou à la vallée un prédicat essentiel qui n'est pas l'existence, de même pour l'exemple du triangle, mais il attribut à Dieu un prédicat essentiel qui est l'existence, en vertu du fait que l'existence est comprise dans l'essence. Et il considère par la suite que la démonstration qui est valable pour démontrer la nécessité du lien analytique vallée/montagne est également valable pour démontrer le lien analytique souveraine perfection/existence. Malgré le fait qu’une vallée nécessite une montagne, rien ne prouve qu’il existe en acte une vallée ou une montagne : nier leur existence n’est pas nier le lien analytique entre montagne et vallée. Or il n’en est pas de même pour Dieu : on ne peut concevoir Dieu autrement qu'existant, puisque la négation de l'existence en Dieu impliquerait nécessairement une contradiction dans cette idée de l'Etre le plus parfait qui soit. Descartes justifie donc le lien analytique entre essence et existence dans son idée de Dieu, et montre, à cette occasion, son immense considération pour la véracité réelle des idées objectives.
Cette argumentation appelle toutefois une précision : il se pourrait en effet que cette idée de Dieu conçue comme un être souverainement parfait soit une idée factice, c'est à dire une idée imaginée, construite et purement représentée dans le seul esprit. Il y a aussi un problème entre l'idée seulement représentée dans l'esprit et l'effectivité réelle de cette idée, c'est à dire entre la pensée et le réel. C'est à ces objections que Descartes répond par la suite.
"Mais encore qu'en effet (…) encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât."
Le fait que l'idée de montagne est prédiquée de l'idée de vallée (et réciproquement), ne nécessite pas l'existence réelle des montagnes ("il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait aucune montagne dans le monde"). Le fait que de l'idée de Dieu est prédiqué essentiellement l'idée de l'existence ne nécessite pas qu'Il existe réellement. Si il y a une montagne, il y a nécessairement une vallée ; si Dieu existe, il existe nécessairement. Mais il peut très bien n'y avoir aucune montagne, et aucun Dieu. Car "ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses". Le problème central de la preuve cartésienne réside dans cette adéquation (adequatio) épistémologique entre l'existence simplement représentée (existencia ut significata) et l'existence comme en acte dans la réalité (existencia ut exercita) : la première position n'impose aucune nécessité à l'autre, mais ce qui est essentiellement vrai d’une idée innée dans l’esprit est forcément vraie dans la réalité. L'objection se fonde précisément sur cette adéquation supposée entre le réel et l'esprit[18].
De surcroît, l'objection peut se fonder également sur la facticité possible d'une telle idée ; en effet, "il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé", et par analogie de comparaison, " je pourrais attribuer l'existence à Dieu, encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât". Avec l'idée d'aile et l'idée de cheval, on peut "fabriquer" (facio) un cheval ailé par seule action de l'esprit ; de même, avec l'idée de Dieu et l'idée d'existence, il est possible de "fabriquer" en l'esprit un Dieu qui existe. Cette objection insiste sur l'indépendance de l'action constructive ou fabricatrice de l'esprit par rapport au réel, et par là même rejoint le problème d'adéquation entre le réel et la pensée. Descartes ne peut s'en sortir qu'en montrant que l'idée de Dieu 1) est innée (donc absolument pas factice) et 2) qu'elle n'impose pas à la réalité mais plutôt que c'est la réalité qui s'impose à elle :
" Tant s'en faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché (…) sans ailes ou avec des ailes"
Cette objection a donc l'apparence d'un sophisme, affirme Descartes. Le déroulement de la démonstration d'une proposition analytique telle que "Dieu est existant" dans la structure de l'esprit Cartésien n'est pas subordonnée à une constatation extérieure. L'analyse de l'idée de Dieu devant nécessairement aboutir à l'attribution de l'existence à Dieu, il n'est pas besoin du recours à sa vérification dans la réalité, comme pour l'idée de vallée, puisque la nécessité de l'attribut montagne au sujet vallée n'a aucun rapport avec la réalité, sinon celui de l'effectivité. Le rapport essentiel entre montagne et vallée ne peut être nié et dans le même temps l'existence d'une vallée ou d'une montagne peuvent être niés : "que la montagne et la vallée, soit qu'il y en ait ou non, ne se peuvent séparer l'une de l'autre". Or il n'en est pas de même concernant l'existence de Dieu : le rapport essentiel entre le sujet Dieu et l'attribut existence ne peut être nié dans l'analyse de l'idée mais ne peut être nié dans la réalité sans nier ce rapport essentiel. Il est par conséquent nécessaire que Dieu existe en l'esprit et en dehors ; le nier, c'est nier l'essence même de cette idée. "la nécessité de la chose même, à savoir l'existence de Dieu, détermine ma pensée à le concevoir de cette façon." C'est parce que Dieu est ainsi dans la réalité qu'il est ainsi dans la pensée. C'est pourquoi il est "répugnant" de concevoir Dieu sans l'existence effective, car cela va contre la réalité même. Je puis très bien détacher les ailes de mon idée de cheval : il n'y a pas de lien analytique entre aile et cheval. Alors que le cheval ailé n'est qu'une idée factice, qui est construite par l'esprit et dans l'esprit à partir d'éléments distincts sous le mode imaginatif, et a donc une entière indépendance vis-à-vis de la réalité, l'idée de Dieu est innée et "il n'est pas en ma liberté de le concevoir autrement qu'existant". L'essence de l'idée innée a, par sa nature même d'innéité, une nécessité sur les choses en ce qu'elle ne vient pas directement de l'intellect du sujet qui la possède, puisqu'elle n'est pas conçue, mais de l'extérieur ; par conséquent, tout ce qui est vrai de son essence est donc vrai à l'extérieur. Plus encore, cette preuve repose sur le fait que la vérité essentielle d'une idée innée est une déjà une chose, c'est à dire qu'elle est indépendante de l'esprit et, partant, qu'elle appartient donc à la réalité formelle, à l'étant. L'essence pensée est réelle en ce qu'elle est innée, elle ne reçoit donc pas l'existence de la pensée et c'est pourquoi elle est valable dans la réalité. En d'autres termes, l'idée innée fait partie du domaine des êtres réels, et c'est pourquoi il n'y a pas de passage de la pensée à l'être, car le raisonnement s'opère entièrement dans le domaine des êtres réels.
La critique dite "logique", formulée en premier par saint Thomas d'Aquin[19], qui se traduit par un refus universel de passer de l'attribut existence seulement pensé à l'attribut existence hors de la pensée, est ainsi en partie évitée par Descartes[20]. Saint Thomas, invalidant la preuve Anselmienne[21] de l'existence de Dieu (qui est semblable à celle de Descartes), critique en fait une preuve qui se base sur une définition nominale de Dieu alors que Descartes place sa preuve sur une position réelle et essentielle. Mais cette "position" essentielle de la preuve repose sur la théorie des idées innées, de sorte qu'une critique en règle de cette preuve doit se baser non sur les conséquences de l'innéité de l'idée, mais sur l'innéité même de l'idée de Dieu. Gardons à l'esprit que Descartes connaissait parfaitement saint Thomas et qu'il a eut soin de répondre aux objections des Thomistes de son époque ; l'incompréhension mutuelle qui a suivie les méditations métaphysiques reposent sur le schème épistémologique totalement différent entre les thomistes et Descartes, à savoir de l'existence d'idées innées chez l'un, qui n'existent pas chez les autres.
L'idée de Dieu comme d'un Etre souverainement parfait est innée. Comme toutes les propriétés essentielles des objets mathématiques sont vraies, les propriétés essentielles de l'idée de Dieu sont vraies. En analysant l'idée de Dieu, on en vient à déduire de sa souveraine perfection l'existence ; en effet, l'existence est une caractéristique sans laquelle on ne pourrait parler de souveraine perfection : l'existence de Dieu fait partie de son essence. Comme on ne peut nier la proposition "Dieu existe", qui est vraie, on ne saurait donc nier qu'il existe dans la réalité. Un concept tel que celui de Dieu dépasse totalement les simples possibilités de l’esprit humain : ainsi il ne peut pas être autrement pensé qu’ainsi, c'est-à-dire comme existant. Ceux qui n'admettent pas l'existence effective de Dieu se fondent sur une idée erronée de Dieu, et c'est pourquoi leur tout leur raisonnement est faussé.
René Descartes annonce un revirement par rapport à la théologie dite négative, méthode selon laquelle on ne peut jamais savoir ce qu'est Dieu, mais uniquement ce qu'Il n'est pas, en niant de Lui toutes les finitudes des créatures. La démonstration qui fait l'objet de ce présent commentaire aborde intellectuellement Dieu en ce qu'Il est, en analysant son essence même : l'intelligibilité de Dieu ne se développe plus par négation et travail discursif, mais par une noèse directe[22]. Cela provoque un revirement total par rapport à la théologie classique développée depuis le XIIIème siècle et encore en vigueur à l'époque de Descartes. Néanmoins, Descartes, en reprenant la preuve Anselmienne, et en la remaniant complètement, illustre aussi un tournant décisif dans l'histoire de la philosophie : dorénavant, les idées innées et leurs propriétés essentielles ont autant de réalité ontologique que les étants qui sont en dehors de l'esprit, et ce même lorsqu'il s'agit d'un passage de l'un à l'autre. On connaît la postérité de cette preuve, de sa reprise par Spinoza et par Leibniz juqu’à sa soi-disante réfutation par Kant : son histoire fait d'elle une illustration des limites ou des prétentions de la métaphysique post-cartésienne[23].
[13] Nous avouons notre incompréhension totale de cette formule à ce niveau du texte, et ce malgré de nombreux efforts intellectuels qui n’ont pas portés de fruits.
[18] C’est un argument de plus pour les historiens de la philosophie qui plaçent Descartes dans le courant idéaliste, dans son sens platonicien, pour qui les idées de l’esprit ont au moins autant de consistance ontologique, de réalité et de véracité que la réalité extérieure à l’esprit elle-même.
[23] Nous laissons le lecteur trancher cette question.