Heidegger : Angoisse et néant

"L'angoisse est là. Elle sommeille seulement. Son souffle vibre continuellement à travers le Dasein: au minimum, à travers celui de l'anxieux, et imperceptible à travers les "oui, oui" et les "non, non" de l'affairé; bien plutôt, à travers le secret d'un Dasein replié en soi-même, avec le plus de persistance, à travers un Dasein dont le fond est audace.
Mais celle-ci ne prend naissance que de ce pour quoi elle se prodigue,
afin de sauver l'ultime grandeur du Dasein."
Martin Heidegger, Question I, « Qu’est-ce que la métaphysique ?», tel, 1968, p. 66
1° D’abord, Heidegger énonce l’évidence du « là » de l’angoisse
2° Ensuite, il montre sa modalité la plus générale
3° Ensuite, il expose sa modalité d’être générale, puis particulière
D’abord telle qu’elle vit chez l‘anxieux
Ensuite telle qu’elle vit chez l’affairé
4° Ensuite, il expose la modalité d’être la plus propice à « cueillir » l’angoisse
5° Enfin, il expose la causalité formelle et la finalité de l’audace, seule à même de sauver le dasein de la déchéance.
1° L’angoisse, comme stimmung (affectivité ou tonalité affective) fondamentale et racine du dasein comme être-au-monde se passe, dans sa manifestation même, de démonstration. Elle ne peut que se re-marquer : elle « est là », c’est tout. Le « là » du « est-là » est une caractéristique du fait qu’elle n’a pas à être montrée, ni même dévoilée : elle est un fait « là », c’est-à-dire qu’elle est toujours déjà « là », comme cristallisée dans l’existence au-monde. C’est qu’elle n’est pas « ici » ou « ici », mais « là », précisément avec le « est ». Or le seul existant qui est « être-là » est le dasein : serait-ce que l’angoisse, en plus d’être-là, serait également le « là » de l’être-là ? En ce cas, l’angoisse serait-elle une dimension de l’être, ou serait-elle une dimension ontologique de l’être-là (dasein) ?
2° Heidegger nous dit que l’angoisse « sommeille seulement », comme pour dire qu’elle est toujours là, même lorsqu’elle n’est pas pour ainsi dire présente directement au dasein. Elle sommeille, subrepticement prête à se dévoiler au dasein ; elle veille sur le dasein comme le dragon endormi sur son trésor, au fond de la caverne. Non pas qu’elle attende en réalité, mais plutôt tout le dasein l’attend, attend son réveil pour se consumer.
3° Le « souffle » de l’angoisse traverse le dasein de part à part de manière constante et continuelle (en vertu de son « est-là ») comme si ce souffle était l’air qui porte une feuille tombant d’un arbre. C’est que sa fondamentalité affective est justement ce qui porte le dasein au monde, qui détermine toute son appréhension affective de son « champ de présence ». Ce n’est pas qu’elle terrifie le dasein de ses vibrations constantes et mystérieuses, ni même qu’elle l’oppresse violement, mais c’est qu’elle l’appelle de toutes ses forces à revenir à elle, à se réveiller de son coma existentiel.
4° Que ce passe-t-il au fond du dasein audacieux ? Ne serait-ce-pas là que le dasein s’entretient nez-à-nez avec ce qui le porte, l‘angoisse ? Heidegger nous dit que le dasein audacieux l’est parce qu’il s’est replié sur lui-même avec insistance. N’est-ce pas là la vertu du poète et du philosophe que d’insister audacieusement à frapper l’étant, afin de lui faire une entaille par laquelle il apercevra, portée par son angoisse, le secret non plus de son « là », mais de son « être » ?
5° Ainsi cette dernière (l’audace) ne naît qu’en vertu de sa participation au dessein monstrueux de l’angoisse. Pourquoi monstrueux ? Tout simplement parce que le dasein est un être montrant, il se caractérise par la monstration, ce qui fait de lui un monstre. Et seule l’audace de persévérer sur le chemin escarpé de l’être et du non-être permet d’atteindre l’autre rive, celle du Néant. Car « sauver l’ultime grandeur du dasein », c’est avoir l’audace de lâcher prise dans le Néant, afin que cette dépossession métaphysique radicale délivre le dasein de l’inauthentique, de l’être-là jetté dans le monde, et lui rende son authenticité, son rapport poético-philosophique avec l’Etre même. Cet appel est celui l’angoisse qui nous porte et nous oppresse tout à la fois. Heidegger nous dit en somme : ayez l’audace de laisser-prise à votre grandeur : l’angoisse.