Edmund Husserl et Martin Heidegger : les points de conflit
Par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris
Où est le vieux maître (Husserl) qui disait à son jeune disciple (Heidegger) :
"la phénoménologie, c'est vous et moi" ?
Difficultés quand à la question
- Husserl, Ideen III, p. 89 : "La merveille des merveilles, c'est le moi pur"
Le moi pur devient le seul absolu chez Husserl, pour Heidegger. C'est le moi pur qui a porté Husserl vers l'idéalisme.
- Heidegger, "la merveille des merveilles, c'est qu'il y ait l'étant"
L'étant n'est, pour Husserl, pas la question qui se pose dès l'abord mais comme horizon de signification du sujet constituant.
Difficultés quand à la maxime : "Zu sachen selbst"
Heidegger prend Husserl au mot et passe du "droit au choses mêmes" à "droit à la chose même" (du pluriel au singulier). Cette chose unique est évidemment la question de l'être. Nous passons d'une phénoménologie régionale à une phénoménologie englobante, générale. La remarque est capitale. nous verrons pourquoi.
Sujet transcendantal ou dasein ?
Lettre de Heidegger à Husserl, 22 octobre 1927.
Le problème, selon Heidegger est de savoir quel est le mode d'être de l'étant qui constitue le monde (le moi pur husserlien, le dasein heideggérien), et non pas seulement de savoir comment il constitue le monde.
C'est pourquoi Heidegger s'intéressera à l'existence du Soi facticiel, c'est-à-dire au mode d'être du dasein, alors que cela est impossible pour Husserl qui recherche lui de manière rigoureuse des apodicticités. La facticité est justement ce qui est mis entre parenthèses chez Husserl, pour ne s'attacher qu'au nécessaire, qu'à ce que le moi pur constitue et signifie de ce qui lui est donné. Heidegger reprend lui le sujet husserlien pour étudier non pas comment il constitue les objets, mais pourquoi et comment il est dans le (ou au) monde. "Reprendre l'entièreté concrète de l'homme", dit-il dans cette lettre. "L'élément constituant n'est pas rien, il est quelque chose d'étant." Il faut donc s'attacher à la question du monde d'être de ce constituant : qui sera dorénavant le dasein. Heidegger substitue donc le dasein au sujet transcendantal. Le dasein n'est pas "enfermé" dans sa subjectivité mais pure ouverture-à.
Qui est le plus radical ici ? Husserl part de la subjectivité pure alors que Heidegger tente de revenir à la transcendance originaire de l'être-au-monde. Penser le constitué ou le constituant ? Est-il vraiment possible de se maintenir dans une phénoménologie en occultant les rapports intentionnels du sujet au monde pour s'intéresser en sous bassement au mode d'être du sujet ?
L'intentionnalité
Corrélativement, le concept méthodologique d'intentionnalité est une des plus grandes impulsion de Husserl, mais aussi un des plus grands obstacles pour Heidegger. En effet, l'intentionnalité doit être élargie au comportement du dasein tout entier : c'est le dasein qui est entièrement intentionnalité, au-monde, voir soucieux.
La réduction
Husserl l'affirme maintes fois (ex. notes sur Heidegger). Il n'y a de phénoménologie qu'avec la réduction ; pis encore : il n'y a de sphère philosophique que dès lors que s'est ouvert le "pays de la réduction". Sans réduction, un penseur comme Heidegger n'est que dans l'attitude naturelle, il n'a pas fait la coupure epochale entre phénoménologie rigoureuse et spéculation philosophique.
Pour Heidegger, la réduction est certes re-conduction de l'étant à l'être (problèmes fondamentaux), mais elle ne prend pas ce statut capital comme chez Husserl. On peux aussi voir le phénomènes d'angoisse comme réduction (cf. Courtine). Cependant elle est bien dévaluée, voir absente.
Le solipsisme comme origine ou comme but ?
Il est à noter qu'Heidegger essaye de retrouver (dans Etre et temps) l'authenticité du dasein, qui est la sortie de la déchéance du On, donc une arrivé dans un état délié des choses, des autres et du vivre-le-même.
Chez Husserl, le solipsisme est à éviter (5ème médiation), c'est une objection de laquelle il faut sortir le moi pur.
Le "surgissement du monde"
Le monde est un horizon de constitution pour Husserl. il ne se donne jamais que comme un but lointain à atteindre.
Chez Heidegger, la stimmung fondamentale du dasein est l'angoisse. C'est elle qui "ouvre" le monde brutalement et originellement au dasein.
Se mouvoir dans l'ontique ou dans l'attitude naturelle ?
Les deux penseurs jouent en fait à qui sera le plus radical. Husserl critique Heidegger en disant qu'il se meut dans la spéculation naturelle en se déliant de la conscience pure du sujet et en neutralisant la réduction. Il franchit la limite entre phénoménologie pure et attitude naturelle. On ne peut se mouvoir hors de la réduction pour analyser du facticiel.
Heidegger critique Husserl en disant de lui qu'il se meut encore dans l'ontique, c'est-à-dire qu'il oublie la question de l'être et se meut dans une région ontique qui est dépendante d'une certaine idée de la science.
CONCLUSION
Conclusion trop hâtive pour un travail trop hâtif, mais que relever comme différence fondamentale ?
HUSSERL est dans une pensée du possible. Il a tenté de former la méthode la plus neutre possible pour englober tous les phénomènes possibles.
HEIDEGGER pense qu'il y a un destin de la phénoménologie, et c'est celui de la question de l'être. C'est donc une phénoménologie destinée.