SAINT ISIDORE DE SÉVILLE
Le regard historique que l'on a longtemps posé sur Isidore de Séville fut souvent empreint de moquerie (notamment au XVIIème siècle), car l'immense œuvre encyclopédique d'Isidore était considéré comme représentant toute la naïveté des sciences médiévales et antiques, et Isidore lui-même était présenté comme un simple compilateur, dénué de tout esprit critique (par exemple dans Les caractères de La Bruyère). Cependant, l'étude historique concernant les penseurs médiévaux en générale et Isidore de Séville en particulier s'est considérablement renouvellée, et la perspective des historiens contemporains depuis environ 50 ans a changé en ce qu'elle tente de contextualiser et d'étudier Isidore pour lui-même. On se rend compte, notamment depuis les travaux de Jacques Fontaine, de l'importance capitale qu'avait Isidore sur toute la pensée médiévale. Ce n'est pas pour rien, par exemple, qu'on le retrouve au IVème ciel de la Divine comédie de Dante, avant Bède le Vénérable. L'extrême importance de son rôle de médiateur entre l'Antiquité et le moyen-âge, son important travail encyclopédique, ont permis à toute la pensée médiévale d'aller puiser dans son œuvre de nombreux outils conceptuels concernant tous les arts libéraux.
Isidore est né en 570 à Carthagène et est mort le 4 avril 636. L'Empire Romain d'Occident venait de chuter en 476, s'éparpillant en divers territoires. En Espagne, après un siècle et demi de guerres diverses (invasions, guerres civiles, etc…), le roi Léovigild unifie et pacifie le royaume. Son fils, Reccared, se convertira au catholicisme, entrainant la conversion de tous les Wisigoths en 587 et l'unification du royaume au IIIème concile de Tolède. C'est le début de la chrétienté du royaume wisigoth, expulsant les hérétiques ariens. Le royaume s'épanouira dans le domaine des arts (églises de San Juan de Banos, de Santa Comba de Bande, etc…) et dans le domaine scientifique par Isidore.
Isidore connu de son vivant la réconciliation et la pacification du royaume. C'est son frère Léandre, évêque de Séville qui assure son éducation, une éducation en partie cléricale à la mort de leurs parents. Isidore lui succède en 600, commençant ainsi une immense carrière cléricale qui aura une influence considérable sur l'histoire de l'Eglise d'Espagne (notamment en provoquant le IVème concile de Tolède en 589 qui permet d'éliminer les divisions religieuses qui opposaient les Wisigoths ariens aux hispano-romains catholiques), et une œuvre encyclopédique imposante qui s'est transmise dans les cadres du trivium quadrivium à tous les penseurs du Moyen Age. C'est notamment sous son influence que le royaume Espagne ne s'organise comme un centre culturel de premier choix.
Nous verrons pourquoi Isidore a eu une place fondamentale dans toute la culture médiévale et comment il a posé et résolu, dans son œuvre, le problème des rapports entre christianisme et savoir antique. Nous verrons également ce qu'il a apporté de concret dans les arts libéraux, et nous chercherons à comprendre s'il a seulement compilé les savoirs ou s'il est possible de déceler dans son œuvre des traces de sa propre pensée. Nous réaliserons que l'imposant travail encyclopédique répondait en fait à des besoins d'ordre pratique : que c'est surtout afin de mettre à disposition du clergé espagnol qu'il a compilé toutes ces connaissances. Enfin, nous verrons en quoi il est possible de parler de "renaissance isidorienne", selon le mot de Jacques Fontaine, dans la culture hispano-wisigothique du VIIème siècle.
I) Rôle dans l'Espagne wisigothique
Bénéficiant d'une solide formation intellectuelle durant sa jeunesse, Isidore est un jeune homme brillant lorsqu'il succède à son frère sur le trône Épiscopal de Séville en 559. Son aura parmi le peuple espagnol, sa prolifique activité, et son souci d'organisation vont faire de lui un des évêques les plus influents de l'Église d'Espagne.
Dans un contexte teinté d'arianisme, et tout fraîchement christianisé, les premiers agissements d'Isidore vont concerner l'achèvement de la christianisation du peuple. La stratégie d'Isidore passera beaucoup par l'éducation. C'est ainsi qu'au IVème Concile de Tolède, en 633, il impose ses idées concernant l'éducation des membres du clergé (chaque Évèque devra désormais fonder une école sur le modèle de celles qui sont déjà à Séville, c'est-à-dire une vie communautaire et une étude appronfondie des arts libéraux). Ce fait est d'une importance capitale : pour la toute première fois, les disciplines "profanes" telles que les arts libéraux vont se retrouver à coté des disciplines sacrées (exégèse, théologie, droit canon, etc…). Mais créer des centres culturels nécessite d'avoir des connaissances à disposition : c'est une des raisons pour laquelle Isidore a entrepris le grand travail de compilation que la postérité lui reconnaitra, et qui fera de lui le "compilator".
Il fut également beaucoup impliqué dans les questions politiques. Plusieurs chapitres des Sentences sont consacrés au rôle du roi et à son devoir de collaboration avec l'Eglise et l'éducation du peuple. On retrouve, dans ses écrits de morale sociale, un souci constant d'organiser les corps civiques du royaume (les moines, les évêques et les gouvernants).
Les conciles auxquels il présida : le IIIème concile de Tolède en 589, le IVème concile de Tolède en 633, et le Vème concile de Tolède en 636.
Les conciles de Tolède sont une série de dix-huit Conseils ou Assemblées tenus à Tolède entre les années 400 et 702, en étant tous, sauf le Ier aux temps des Wisigoths. Ces assemblées politico-religieuses de la monarchie wisigothique étaient convoquées par le Roi et présidées par l'Archevêque le plus ancien (postérieurement par celui de Tolède).
Le IIIe Concile de Tolède de l'année 589 a été le premier à avoir un caractère général, et on avait décidé l'abandon du arianisme par les Wisigothes et en conséquence, l'incorporation de la politique des hispano-romains.
Au IVe Concile de Tolède de l'année 633 avait été sanctionné le caractère électif de la monarchie wisigothe. Pendant ces Conseils on a pris des décisions en ce qui concerne les limites du pouvoir royal; mais beaucoup ont été utilisés pour légaliser des coups force et des usurpations. Certains ont imposé des mesures répressives contre les juifs, comme le XVII Concile de Tolède de l'année 694. Il a d'ailleurs écrit un Adversus Judaeos ("contre les Juifs"). Les Wisigoths menèrent depuis une politique antisémite (qui provoqua plus tard des dissenssions dans leur noblesse).
II) Apport conceptuel
Isidore a eu un rôle de médiateur entre l'Antiquité et le Moyen Age. Il a puisé ses différentes sources chez les philosophes grecs et certains Pères de l'Église du IVème siècle, qu'il n'a pas voulu organiser de manière systématique ; c'est-à-dire qu'il n'a fait que rassembler les œuvres sans les réinterpréter et ne s'est pas permis d'en créer une pensée propre. Il a rassemblé toutes les informations dans les catégories des sept arts libéraux: le trivium et le quadrivium. Il rédigea de manière encyclopédique à l'image des Etymologies ou des Origines, afin d'instruire le plus simplement et le plus complètement possible le peuple hispano-wisigoth et les générations futures.
Nous essayerons pour chaque matière d'exposer, quelles sont ses sources et nous essayerons de savoir s'il les restitue ou s'il les réinterprète. Nous verrons également que certains de ses travaux répondent directement à des besoins d'ordre "politique", qui tiennent surtout à son rôle d'Évèque : son but, lorsqu'il compila toutes ses connaissance
Premièrement en astronomie : à la demande du roi Sisebut (612-621), Isidore rédigea des traités d'astronomie. L'astronomie isidorienne servit à contrer les superstitions astrologiques paiennes, incrustées dans la culture wisigothique, convertie depuis la fin du VIème siècle au christianisme. Les traités astronomiques luttent ainsi contre les superstitions paiennes et les condamnent. Il s'inspire de saint Ambroise de Milan, de saint Augustin, de Cassiodore et de Grégoire le Grand. Exemple concret: il pensait que le ciel était une sphère parfaite qui entourait la Terre. Ce qui correspond à la physique aristotélicienne.
Deuxièmement en philosophie : il faut savoir qu'il y a une opposition entre les philosophes grecs, paiens, et les Pères de l'Eglise essentiellement du IVème siècle, chrétiens, dont saint Isidore de Séville s'inspire. Saint Isidore de Séville afin de rédiger ses œuvres puise à la fois dans la culture paienne et chrétienneafin de transmettre le savoir aux générations futures,les plus complètement possible, d'une manière encyclopédique.
Il n'a à proprement parler pas de pensée philosophique. Il se charge surtout d'exposer de façon non-systématique la pensée de tous les philosophes et auteurs chrétiens, seulement pour transmettre. En ce qui concerne la philosophie, Isidore n'est qu'un historien de la philosophie antique. La connaissance de la philosophie antique était déformée et incomplète au VIIème mais c'est grâce à l'œuvre d'Isidore que les hommes cultivés du Haut Moyen Age ont pu avoir accès aux thèses et aux problématiques des philosophes et la philosophie antiques. C'est en cela que l'on reconnaît le rôle d'instituteur qu'a tenu Isidore.
Il ne fit pas partie de ceux qui furent hostiles à la philosophie, à l'image de Grégoire le Grand et Tertullien pour qui "les philosophes sont les patriarches de l'hérésie". Il était donc accueillant à la sagesse paienne. Cette sympathie pour les philosophes, se retrouve même dans les œuvres religieuses d'Isidore, quelque peu inattendue d'ailleurs dans la Règle monastique. Isidore s'inspire de Cassiore, de Cicéron afin de définir les objets de la philosophie: connaître le monde et orienter la vie des hommes vers le bien (en se basant sur De oratore de Cicéron), de saint Augustin : il place la connaissance des "choses humaines" avant celle des "choses divines" comme le faisiat d'habitude saint Augustin. L'influence augustinienne est décisive en ce qui concerne la définition de la triple partition de la philosophie. Isidore transcrit l'étymologie des mots, par exemple "dialectique" directement de Cassiodore et d'Aristote. Ses autres sources sont saint Ambroise, Platon (pour la Création du monde), la sagesse stoicienne.
Ce qu'il est important de noter donc, c'est qu'en philosophie Isidore n'est pas un philosophe avec sa propre pensée, mais un historien de la philosophie, un compilateur.
Troisièmement la grammaire : La grammaire, qui était un art primordial pour les latins, est également fondamental chez Isidore. Déjà saint Augustin utilise la grammaire: comme méthode, comme discipline rationnelle et comme outil exégétique. Donat, est, depuis le IVème siècle, le grammairien le plus célèbre. Le pape Grégoire le Grand dédaigne la grammaire. Dans une lettre: "il est fort scandaleux de soumettre la Parole de la Révélation aux régles de Donat". La grammaire est une "méthode rationelle de pensée" qui définit les catégories de pensée. La rhétorique n'en est qu'un prolongement. Pour la grammaire, les sources d'Isidore sont saint Augustin, Donat, Cassiodore.
Isidore fait de la grammaire une "science totalitaire" [1], primordiale et fondamentale, donc à l'inverse de l'astronomie et de la philosophie, pour la grammaire, il y a une part d'interprétation.
Un dernier mot sur les mathématiques : il est important de noter que les mathématiques s'appauvrissent par rapport à la grammaire aux temps isidoriens, bien que la musique en fasse partie.
CONCLUSION
Isidore est-il le dernier encyclopédiste du savoir antique, ou est-il le premier écrivain du Moyen-âge ? Toujours est-il qu'il se situe à un "carrefour des civilisations". Témoin privilégié de la naissance de l'Espagne catholique, acteur de premier rang dans l'organisation de l'éducation du clergé, au cœur de la rencontre entre la culture antique, la civilisation chrétienne naissante et les peuples barbares, restituteur du savoir scientifique et encyclopédiste de la plupart des acquis scientifiques de l'Occident, Isidore fut un Évèque en pleine adéquation avec son temps, au courant des évolutions culturelles nécessaires, à l'écoute des besoins du peuple et sensible au besoin pédagogique des populations.