Remise en cause de l'idéalité de l'espace et du temps par Einstein
" Il y a encore peu de temps, on croyait que le système kantien de concepts et de normes a priori pourrait résister éternellement. Cette position fut tenable aussi longtemps que la science de la nature postérieure (à Kant), telle qu’elle était tenue pour démontrée, n’enfreignit pas les normes en question. Ce qui ne se présenta de manière incontestable qu’avec la théorie de la relativité. A moins de vouloir prétendre que la théorie de la relativité est contradictoire avec la raison, on ne peut pas conserver le système kantien des concepts et normes a priori.
Dans un premier temps, cela n’exclut pas qu’on maintienne au moins une problématique kantienne, comme le fait par exemple Cassirer. Je pense même que c’est un point de vue qu’aucune évolution de la science de la nature ne pourra réfuter strictement. Car on pourra toujours dire que les philosophes criticistes se sont trompés jusqu’à présent en établissant la liste des éléments a priori, et on pourra toujours établir un système d’éléments a priori qui ne soit pas contradictoire avec un système physique donné. Je tiens à dire brièvement pourquoi je ne trouve pas ce point de vue naturel. Soit une théorie physique se composant de parties (éléments) A, B, C, D qui forment ensemble un tout logique reliant correctement les expériences qui font partie de son matériau (expériences sensorielles). Dans ce cas, il arrive que le contenu conceptuel d’un nombre d’éléments inférieur à quatre, par exemple, de A, B, et D, sans C, ne veuille encore rien dire, de la même façon que A, B, C sans D. On est libre alors de déclarer que le concept de trois des quatre éléments, par exemple A, B, et C est a priori, tandis que celui de D est déterminé empiriquement. Ce qui n’est pas satisfaisant dans ce procédé, c’est l’arbitraire du choix des éléments désignés comme a priori, qui ne tient pas compte du fait que la théorie elle-même pourrait un jour être remplacée par une autre qui, à son tour, remplacerait certains éléments, ou même les quatre par d’autres. Il est vrai qu’on pourrait penser que nous sommes en mesure de découvrir des éléments qui ne peuvent pas ne pas être dans toute théorie, en analysant directement l’entendement humain ou même la pensée. Mais la plupart des chercheurs s’accorderont sans doute à dire que nous ne disposons d’aucune méthode pour découvrir ces éléments, même si l’on est enclin à croire en leur existence. Ou bien faut-il imaginer que la découverte des éléments a priori est une sorte de processus asymptotique, qui progresse avec l’évolution des sciences de la nature ? "
Einstein, extrait d’un compte-rendu de l’ouvrage d’Alfred Elsbach, professeur à Ultrecht, Kant und Einstein, paru dans Deutsche Litteraturzeitung, 1924, p. 1688