INTRODUCTION A LA PSYCHOLOGIE
INTRODUCTION : L’ESSOR DE LA PSYCHOLOGIE SUR LA SCENE SOCIALE, UN PHENOMENE A CERNER ET A QUESTIONNER.
Psychologie, formé sur « psyché » et « logos », signifie littéralement science de l’âme.
Dans la mythologie grecque, Psyché est une belle princesse qui séduit Eros, déclenchant ainsi la colère d’Aphrodite, mère d’Eros. La déesse impose des épreuves à Psyché qui réussit à en triompher, et Eros emmène Psyché chez les dieux auprès desquels elle devient immortelle. Pour les Grecs, Psyché va devenir le symbole de l’âme. Aujourd’hui, psyché désigne le psychisme au caractère mystérieux et complexe comme la double nature de la Psyché des Grecs. Psyché est double : intelligente et désirante, mortelle et divine. Elle renvoie à la double polarité du psychisme.
La psychologie se propose l’exploration des différentes facettes du psychisme humain. De ce propos découle la diversité des modèles et des démarches de la psychologie. De là proviennent les richesses et les faiblesses de la psychologie.
Le mot psyché désigne aussi un miroir. La psychologie pose la question du reflet, la question de savoir qui on est derrière l’image, la question de l’autre en soi. Elle suggère que la connaissance de soi passe par l’autre – suggestion qui est mise en œuvre dans la thérapie – ; et elle montre que la connaissance de l’autre requiert la connaissance de soi. Psyché et psychisme désignent un ensemble de phénomènes que l’on peut rapporter à l’âme, au sens empirique du mot. Psychisme trouve un équivalent dans le mot « mind ». Cette désignation ne s’engage pas sur le contenu du psychisme et ne prend pas partie sur l’acceptation ou le refus de l’inconscient. La psychologie diffère d’une étude de l’âme qui serait entreprise d’un point de vue métaphysique, d’un point de vue biologique, ou d’un point de vue médical. Elle n’est ni métaphysique, ni biologie, ni médecine. (Cf « Dictionnaire International de Psychologie » aux article « psyché » et « psychisme ».
La psychologie obtient aujourd’hui un énorme succès, à tel point que son vocabulaire se répand abondamment dans le public, en se corrompant et en perdant ses significations précises et originelles. Les années 1970 marquent l’entrée sur la scène publique de la psychologie avec, par exemple, le succès des ouvrages de Françoise DOLTO qui se proposaient de répondre aux soucis quotidiens des parents ou des éducateurs. Depuis, magazines et rubriques psychologiques se sont énormément répandus (on trouve même aujourd’hui une rubrique de ce genre dans une revue comme l’ « Usine nouvelle » !).
Il est courant de parler des « psy ». Ce vocable recouvre des catégories qu’il faut distinguer :
- les psychothérapeutes (au nombre d’environ quinze mille en France aujourd’hui) ;
- les psychanalystes ;
- les psychiatres (au nombre d’environ treize mille) ;
- les psychologues.
Aucune qualification, ni reconnaissance ou diplôme n’est demandée aux psychothérapeutes.
Seuls, parmi ces quatre catégories, les psychiatres sont obligatoirement médecins et peuvent en conséquence prescrire les médicaments de la psychopharmacologie.
Les psychologues cliniciens (au nombre d’environ trente-six mille) sont détenteurs d’un diplôme reconnu officiellement.
Les psychanalystes (au nombre d’environ six mille cinq cents) ne constituent pas en France une profession réglementée par l’Etat. Ils sont membres d’une société de psychanalyse qui atteste de leur qualité et qui diffusent les listes de leurs membres affiliés (pour la Société de Psychanalyse de Paris, cf le site informatique S.P.P. Net, par exemple). Il est nécessaire, pour être membre d’une société de psychanalyse, d’avoir fait soi-même une analyse personnelle, d’avoir reçu une formation à la pratique, et de se soumettre au contrôle et à la supervision de ses pairs.
Mais il faut bien voir que toutes ces catégories se recouvrent en partie : il y a des psychiatres (donc médecins) qui sont aussi psychanalystes, des psychothérapeutes qui sont psychanalystes ou qui disposent d’un diplôme reconnu en psychologie. Tous ces intervenants pourraient être désignés par le terme de « psychistes », selon la proposition de D. ANZIEU.
A quoi renvoie l’appétence actuelle pour la psychologie ? On peut dire qu’elle répond à une forme d’évolution de la société, à un mouvement d’individualisation conduisant à une sorte de culte du moi, à une recherche exigeante de résolution des difficultés de la vie. Elle se traduit dans la demande de réponses singulières, subjectives, référées à soi et à soi seul.
Cette demande peut apparaître possible dans le contexte d’une certaine opulence matérielle. Il n’en reste pas moins que les souffrances des riches restent bien sûr des souffrances. Il y a aussi une recherche de repères, face à l’affaiblissement ou à l’absence de cadres sociaux. Le rapport à la souffrance personnelle a changé avec la généralisation d’une quête de confort. Il s’agit aujourd’hui de « se faire plaisir » ; et cet état d’esprit répandu dans le public en arrive à produire une sorte d’injonction d’aller bien.
On peut ici donner quelques indications sur l’usage des substances psychotropes. C’est ainsi qu’on a pu établir qu’en France, sur la durée d’une année, environ un homme sur quatre et une femme sur sept font usage de telles substances chimiques agissant sur l’activité mentale.
Cet usage prolonge une recherche très ancienne de soulagement au moyen de diverses drogues, substances ou préparation. A cette recherche peuvent aussi se rattacher des pratiques telles que le jeûne. Dans l’usage de ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours les drogues, la visée est hédoniste. Mais l’absorption de substances chimiques est le plus souvent prescrite dans le but de soigner, de soulager une souffrance. Certaines substances sont connues depuis longtemps, comme l’opium ou le canabis (haschisch, kif). Dans l’Amérique précolombienne, on consommait des extraits de cactus ou de champignons.
Mais une révolution s’est produite dans la psychopharmacologie au cours des années 1950, de sorte qu’on ne voit plus aujourd’hui, comme ce pouvait être le cas auparavant, des sujets délirants dans les rues. On a inventé des sortes de camisole chimiques. C’est en 1952 que les professeurs DELAY et DENIKER, qui exerçaient à l’Hôpital Sainte Anne à Paris, ont mis en évidence les effets du Largactil, qui était le premier neuroleptique (« lepto » : prendre en grec) : substance produisant l’apaisement des états d’excitation maniaque et des états d’excitation schizophrénique. On trouva dans la suite des médicaments pour soigner les hallucinations et les délires. A la fin des années 1950 apparurent les anxiolytiques et les antidépresseurs (Prozac, Anafranil). Au début des années 1970, on découvrit les effets des sels de lithium sur les psychoses maniaco-dépressives et les thymo-régulateurs pour régulariser l’humeur.
Il existe cinq classes principales de substances psychotropes :
- les antipsychotiques ;
- les antidépresseurs ;
- les anxiolytiques (tranquillisants) ;
- les hypnotiques (somnifères) ;
- et les régulateurs de l’humeur.
Ces substances agissent sur les neurotransmetteurs qui sont des molécules synthétisées par les neurones et produisant des effets sur les neurones avoisinants.
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La psychologie couvre trois secteurs.
· La cognition fait l’objet de l’étude des fonctions psychiques qui servent à connaître l’environnement du sujet : la mémoire ; la perception ; le langage ; l’apprentissage ; l’intelligence.
· La vie affective fait l’objet de recherches sur les émotions, la personnalité, la relation. Dans ce domaine, la vie de groupe fait aussi l’objet de recherches, mais moins nombreuses.
· L’aide et le conseil sont un autre domaine où s’exerce la psychologie. Celle-ci, dès l’origine, s’est apparentée à une médecine de l’âme. La psychopathologie a ses propres méthodes, appliquées dans les psychothérapies. On débouche ici sur le développement personnel avec la P. N. L. Les psychothérapies forment une vaste nébuleuse. La fonction psychothérapeutique est d’ailleurs très ancienne avec les pratiques des chamans, des sorciers, des médecins ou des prêtres.
La configuration actuelle du psychothérapeute s’est façonnée sur la durée d’un siècle à peu près.
On a distingué les troubles graves, conduisant à l’enfermement dans les asiles, des troubles compatibles avec la vie sociale, pour lesquels étaient plutôt conseillés la patience, la prière ou le recours à la médecine classique. On a été amené à distinguer les névroses des psychoses.
Les prémisses de la psychothérapie apparaissent avec la pratique du magnétisme animal de MESMER (mort en 1815), qui fut l’occasion de mettre en évidence l’interaction pouvant s’établir entre une personne (le malade) et un soignant. Ceci devait conduire à la pratique de l’hypnotisme avec CHARCOT (1824-1893). Avec le somnambulisme et l’hypnose on devint aussi attentif aux états de conscience modifiés. C’est de l’hypnose qu’est née la psychanalyse, qui s’en est détachée. Psychanalyse d’un côté, psychiatrie d’un autre côté, celle-ci passant de l’enfermement et de la camisole aux électrochocs, à psychochirurgie et à la chimie, poursuivent chacune un développement parallèle.
Nous devons commencer par procéder à une exploration de tout le champ de la psychologie avant d’aborder plus spécialement la psychanalyse. Et nous devons aussi nous souvenir que les manifestations phénoménales du psychisme ne doivent pas être confondues avec les propriétés de l’âme, qui relèvent d’une étude philosophique. Toutefois, avec l’étude de l’inconscient, nous prendrons une option fondamentale.
Commentons le texte d’Alain EHRENBERG. L’auteur est sociologue et il réfléchit dur l’usage des substances psychotropes. Il faut savoir que le montant annuel des remboursements de la Sécurité Sociale pour les prescriptions de psychotropes s’élève en France à un milliard d’euros. La moitié de ces prescriptions sont effectuées pour soigner une dépression.
Nosographiquement, la dépression se définit comme un ralentissement psychique et moteur, un rétrécissement sur soi du sujet. C’est une affection qui traverse la clinique car on la trouve dans beaucoup de tableaux de maladies. (La nosographie d’une maladie est sa place dans le catalogue des affections ; ce catalogue évolue et ce qu’on a d’abord appelé la mélancolie a été classé ensuite comme psychose maniaco-dépressive, ce qui a constitué une nouvelle entité nosographique. Il y a ainsi un découpage des maladies psychiques, qui peut donner prises à l’influence des lobbies pharmaceutiques.) Depuis 1970, la dépression a pris une extension extraordinaire. C’est le trouble mental le plus répandu dans le monde. On trouve de plus en plus de sujets dépressifs dans la clientèle des médecins. Il est certain qu’une dimension sociale est présente dans la dépression. Autrefois, le regard psychiatrique était capté par la psychose ; il l’est aujourd’hui par la dépression.
EHRENBERG propose deux hypothèses explicatives au phénomène de l’extension de la dépression. Il avance d’abord l’explication par les transformations normatives survenues après la Deuxième Guerre Mondiale.
La contraception a changé la place des femmes dans la société et bouleversé les statuts familiaux. Il s’est produit en conséquence un ébranlement des traditions et des cadres sociaux. L’homme est devenu « propriétaire de lui-même ». Il devient seul. Sa souveraineté sans précédent l’isole. La dépression montre le poids et le coût de la liberté acquise. Il y a une perte de guides. Chacun doit construire ses propres repères. Dans une absence de modèles et de proposition sociale ou familiale de projet, chacun est sous le coup d’un impératif de construire son propre projet. Bien que l’individu ne reçoive plus de normes extérieures de comportement, on assiste à une hypertrophie de la référence à la loi, qui fait contraste à cet état de fait, et qui peut s’assimiler à ce qu’on appelle en psychanalyse une formation réactionnelle face à la dissolution des repères structurants. C’est la référence à soi-même qui devient primordiale, chacun recevant l’injonction de devenir soi-même. Du régime de l’opposition fondamentale du permis et du défendu, on est passé à celui de l’opposition du possible et de l’impossible. Les problèmes de la vie sont renvoyés à l’intériorité de la personne, à sa solitude, en fait. Les personnes reçoivent l’injonction d’avoir des initiatives. Les normes ne sont plus ancrées dans la culpabilité, mais dans la responsabilité. Et cela est aussi un conformisme. On est passé de l’imputation de la faute au reproche d’une insuffisance. Tous ces changements ont produit chez l’individu contemporain la « fatigue d’être soi », dont la dépression est le symptôme.
· EHRENBERG avance une autre explication, qui n’est plus d’ordre social, mais qui relève plus de la psychopathologie.
Il s’agit de l’extension des addictions, c'est-à-dire des passages à l’acte. Le conflit psychique intérieur, générateur de la névrose, était jusque là au cœur de la psychologie. Aujourd’hui, ce sont les addictions qui ont pris cette place. Le conflit est court-circuité par le passage à l’acte. Parce que le sujet refuse la difficulté d’affronter la conflictualité et la faute, il agit, il fait l’impasse de la symbolisation. L’anti sujet était dans le passé le fou hétéroagressif, c’est aujourd’hui le toxicomane autodestructif. Il y a là l’expression d’une difficulté symbolique avec la loi et le conflit (symboliser, c’est mettre en mots). « Si la névrose est un drame de la culpabilité, la dépression est le drame de l’insuffisance ».
La psychologie est une discipline récente. L’enseignement de la psychologie comme discipline autonome, détachée de la philosophie, dont elle constituait jusqu’alors une option au même titre que l’esthétique ou la morale, date en France de 1948. Et le diplôme de psychologue clinicien n’a été créé qu’en 1985.
Mais la psychologie est tout un vaste continent, un continent balkanisé pourrait-on dire. Et un continent traversé de tensions, dont celle qui oppose les deux principaux sous continents de la psychanalyse et des neurosciences est la plus emblématique. On peut répartir les différentes disciplines dans lesquelles se répartit la psychologie selon quatre directions qui les échelonnent de l’étude du normal à celle du pathologique d’une part, et de l’étude des aspects sociaux à celle du donné biologique d’autre part.
· L’étude du normal.
La psychologie générale est la première branche de la psychologie à s’être développée. Eloignée d’une démarche spéculative, elle analyse des phénomènes par la mesure et la quantification. Elle comporte deux sous ensembles majeurs avec l’étude des mécanismes cognitifs d’une part (connaissance ; intelligence ; perception ; mémoire ; langage ; apprentissage ; mémoire), et d’autre part l’étude des processus affectifs (motivations ; affections ; personnalité).
· L’étude du donné biologique.
La psychologie différentielle a été développée par GALTON (mort en 1911), qui était un cousin de DARWIN. Elle s’attache à l’étude des différences interindividuelles par une méthode statistique.
La psychologie développementale recherche une compréhension de l’apprentissage. Elle peut être qualifiée d’épistémologie génétique. Elle a été illustrée par Jean PIAGET et Lev VYGOTSKY (mort en 1934), ce dernier ayant plus particulièrement mis en valeur le rôle de l’autre dans l’apprentissage, avec la notion de « zone proximale de développement ». Entre l’étude du développement normal des apprentissages et celle de son substrat biologique, cette discipline examine les interactions avec l’environnement et la maturation neurologique de l’enfant, en vue de repérer des retards d’intelligence.
La psychologie animale a été longtemps une discipline expérimentale en laboratoire. Elle a été particulièrement illustrée par Ivan PAVLOV (mort en 1936) avec ses travaux sur les réflexes conditionnés de l’animal et de l’homme. Il est l’auteur du livre « Les Réflexes conditionnés », paru en 1932. Le conditionnement est une donnée fondamentale en thérapie. PAVLOV a mis en évidence les conditionnements de « type 1 » à partir de l’étude de chiens de laboratoire, en montrant le passage du réflexe inconditionné de la salivation à la vue de la viande au réflexe conditionnel (acquis) de la salivation à la perception d’une sonnerie. Cette découverte a eu un impact sur la compréhension des mécanismes d’apprentissage et sur la psychothérapie, puisqu’il s’est avéré que certains troubles psychologiques sont fondés sur certains conditionnements survenus dans l’histoire personnelle du patient (par exemple le lien entre des situations de foule et une situation psychologique douloureuse). Certaines psychothérapies procèdent par déconditionnement au moyen d’exercices appropriés.
L’éthologie étudie le comportement des animaux dans leur milieu naturel de vie. K. LORENTZ a élaboré en éthologie une théorie de l’empreinte à partir d’une expérience consistant à présenter une forme mobile à des canetons et permettant de constater que ceux-ci s’attachent ensuite à l’objet présenté dans ses déplacements (comme s’il s’agissait de leur mère). Dans cette perspective, l’accent est mis sur l’inné, contrairement à la ligne pavlovienne qui met plutôt l’accent sur l’acquis. Boris CYRULNIK a popularisé l’éthologie avec son ouvrage « Mémoire de singe et parole d’homme ».
· L’étude du pathologique.
On rencontre dans ce domaine des champs théoriques très larges, qui vont de l’étude de la débilité mentale à celle de la démence sénile, de l’étude de la psychose à celle de la dépression, ou encore de l’étude des phobies à celle des névroses. On se réfère ici à une méthode clinique, qui envisage la personne entière et non pas tel ou tel aspect du psychisme ou du comportement. On cherche à concevoir des traitements personnalisés visant une compréhension globale de la personne singulière. Cette méthode exclut le recours à des expériences spécialisées. Il peut s’agir d’élucider les racines physiologiques des comportements, y compris dans leurs rapports à la société ou au groupe. Dans ce domaine, on étudie par exemple les effets du L. S. D. et cette étude a permis de déterminer que certains cas, pris dans le passé pour des cas de possession pouvaient avoir été causés par l’ingestion de l’ergot de seigle, qui contient une substance voisine. On observera également les effets de certaines lésions du cerveau et on a pu en conclure que l’épilepsie est causée par une ces lésions. Le développement de l’I. R. M. permet actuellement de visualiser une dépression. On trouve ici tout le développement de la psychopharmacologie.
· L’étude des aspects sociaux.
On étudie ici la relation à l’autre, mais l’autre est rapporté au groupe. Il est envisagé en tant que groupe et non pas dans l’histoire individuelle des relations interpersonnelles du sujet. De même celle des conditions de l’équilibre psychique qui sont déterminées par la relation à autrui. C’est dans cet ordre de recherches, par exemple, qu’on a pu montrer qu’un bébé à qui on ne parle pas est exposé à en mourir. Si la relation entre l’individu et le groupe est bien un objet de la psychologie, l’étude de la relation entre l’individu et le groupe en tant qu’elle est institutionnalisée relève quant à elle de la sociologie.
Les effets de groupe sur la psychologie individuelle ont été étudiés par Stanley MILGRAM à l’occasion de ses travaux sur la soumission à l’autorité. Il procéda, dans les années 1960, à des simulations d’expériences réunissant un expérimentateur en situation d’autorité, un assistant rétribué censé subir les effets de l’expérimentation, et une personne non prévenue censée administrer à ce dernier des chocs électriques, sur les indications de l’expérimentateur. Les expériences simulées étaient présentées comme devant porter sur les effets de la punition dans les processus d’apprentissage, l’assistant cobaye étant supposé recevoir une décharge électrique de plus en plus fortes à la mesure de ses erreurs et présentant les manifestations de douleurs de plus en plus grandes avec l’augmentation du voltage des décharge électriques. La véritable expérimentation psychologique porta sur cent sujets âgés de vingt à cinquante ans et représentatifs de la population. Le résultat en fut que plus la pseudo victime était éloignée et plus il était accepté de lui infliger les chocs électriques ; mais que plus l’expérimentateur était éloigné, moins il était obéi à ses injonctions. Alors que les psychologues pensaient unanimement que les sujets étudiés n’accepteraient pas d’administrer les chocs, il s’avéra que plus de la moitié d’entre eux allèrent jusqu’à infliger le choc maximum. Les mêmes résultats furent obtenus au cours d’expériences menées dans un cadre différent de celui de Yale où avait eu lieu la première expérience. Cela montre qu’une personne en situation de légitimité détient une influence considérable sur autrui, et que la délégation de pouvoir est un vecteur de la soumission. Certains contextes ou certaines institutions fondent une autorité étendue. Que l’on songe à l’obéissance quasi universelle et facile que reçoit l’injonction : « Déshabillez-vous » venant d’un médecin, alors qu elle serait jugée incongrue ou inconvenante de la part de toute autre personne.
CHAPITRE Ier : LA PSYCHANALYSE. LA DECOUVERTE DE SIGMUND FREUD.
La définition de la psychanalyse a été donnée par FREUD lui-même, dans un article pour l’Encyclopedia Britannica, dont le contenu est repris dans un recueil de textes écrits par FREUD de 1921 à 1938, « Résultats, Idées et Problèmes II » sous le titre « Psychanalyse et théorie de la libido » : « La psychanalyse est le nom : 1°) d’un procédé d’investigation de processus psychiques qui sont à peine accessibles autrement ; 2°) d’une méthode de traitement des troubles névrotiques qui se fonde sur cette investigation ; 3°) d’une série de conceptions psychologiques acquises par cette voie, qui s’accroissent progressivement pour former une discipline scientifique nouvelle ».
Dès le début, un débat s’est élevé sur le caractère scientifique de la psychanalyse. Nous n’entrerons pas dans ce débat dans le cadre de ce cours. Au cœur de la psychanalyse, il y a une méthode, un procédé, pour explorer la vie psychique, l’inconscient. Bien des querelles ont surgi à propos des trois dimensions de la psychanalyse.
En France, depuis la Deuxième Guerre Mondiale, la psychanalyse a connu un grand essor, alors que dans la période antérieure, la France s’était plutôt située en retrait du mouvement d’expansion de la psychanalyse.
C’est au point que la psychanalyse a pu encourir le reproche d’une visée hégémonique. Dans le sillage des évènements de Mai 1968, la psychanalyse est entrée à l’université, principalement par l’action de Georges LAGACHE, initiateur de la psychologie clinique, très empreintes de conceptions analytiques. La psychanalyse en est venue à évincer la psychopathologie traditionnelle.
La question a été posée de la pertinence de un enseignement de la psychanalyse. Peut-elle s’enseigner ? Paul Laurent ASSOUN, enseignant à l’U. F. R. de PARIS VII pense que oui (cf son manuel d’introduction : « La Psychanalyse », P. U. F.). D’autres pensent que la psychanalyse ne doit pas s’enseigner et qu’elle doit rester subversive. Beaucoup d’intellectuels ont considéré qu’il leur fallait aller en analyse, leur intérêt pour la psychanalyse révélant parfois une dimension de curiosité ou de provocation intellectuelle. Aujourd’hui on s’adresse plus à la dimension thérapeutique de la psychanalyse. Et, en réaction avec le mouvement qui a précédé, il se produit un certain déclin de la psychanalyse dans le milieu universitaire.
Mais son dynamisme demeure, dont témoigne de nombreuses publications. Serge LECLAIRE, élève de LACAN (cf « … le réel ») a dressé un état des lieux pour 1990 qui recense quarante éditeurs, cinquante-deux collections et trente-deux revues spécialisées. C’est en France, en Angleterre et en Argentine que le nombre de psychanalystes rapporté à la population est le plus élevé.
La situation de la psychanalyse en France diffère assez profondément de sa situation aux Etats-Unis. Ceux-ci ont connu un succès plus précoce de la psychanalyse. Mais elle y a été adaptée et transformée de manière telle que s’est introduite une incompréhension entre la psychanalyse française et la psychanalyse américaine qui s’est orientée vers une connaissance de soi en vue de l’efficacité et de la réussite sociales. La psychanalyse américaine est devenue adaptatrice, alors que ce n’est pas le cas de la psychanalyse française.
La pensée psychanalytique génère une pensée de type exégétique reposant sur une forme de sacralisation du texte freudien. Et cela fait question. La pratique des analystes emprunte des traits au sacerdoce, et les attitudes des analysants peuvent relever parfois d’une ascèse, alors que les milieux analytiques peuvent révéler des aspects qu’on a pu qualifier de sectaires.
Or, la psychanalyse ne s’arrête pas et elle est engagée dans une recherche permanente. Le mot lui-même apparaît sous la plume de FREZUD en 1896 sous la forme « psychoanalyse ». Un siècle plus tard, la psychanalyse fait l’objet de prises de position très fortes, favorables ou hostiles (cf le « Livre Noir de la Psychanalyse »). Car la psychanalyse touche à des affects. ASSOUN établit un lien entre le foisonnement du domaine de la psychanalyse et la polémique qui se développe autour d’elle : la psychanalyse est moins un nouveau chapitre du savoir qu’un défi au savoir. La psychanalyse dérange.
Le corpus freudien n’est pas un ensemble clos de solutions mais un ensemble de problèmes qui sont autant cliniques que théoriques. FREUD, avant tout, a su poser les problèmes. Il a fourni des solutions. Mais il reconnaîtra, à la fin de son œuvre, le caractère problématique de ses conceptions (cf O. Mannoni : « Le Commencement qui n’en finit pas »). Dans sa « 15ème Leçon d’Introduction à la Psychanalyse », en 1917, FREUD affirmera : « Un droit à la conviction, seul le possède celui qui comme moi a travaillé sur le même matériel ».
Quelles furent la vie et la formation de FREUD ?
FREUD a élaboré sa théorie en partant du traitement de l’hystérie par une méthode cathartique basée sur la parole et l’écoute. Il est passé de là à la mise en lumière du phénomène du transfert. Il a distingué les phantasmes de la réalité psychique. Et il en est arrivé à cerner le fonctionnement de l’inconscient. Celui-ci était connu avant FREUD. Mais FREUD lui a donné une spécification particulière, freudienne, avec son appréhension à travers la première (inconscient, préconscient, conscient) puis la seconde topique (ça, moi, surmoi : es, ich, überich). Sa découverte du fonctionnement inconscient doit beaucoup à son travail sur le rêve (cf l’analyse célèbre du rêve de l’injection faite à Irma au Chapitre 2 de l’ « Interprétation des Rêves »). Il en est venu ensuite à dégager sa théorie des trois stades de la sexualité, d’où l’importance de la lecture des « Trois Essais sur la Théorie sexuelle » (un exercice consistant en un texte de cinq ou six pages sera demandé sur le thème suivant : « En vous appuyant sur une lecture des « Trois Essais », vous argumenterez en quoi le point de vue freudien renouvelle l’approche de la sexualité »).
Dans « Résultats et Problèmes », FREUD écrira que « la meilleure façon de comprendre la psychanalyse est de s’attacher à comprendre sa naissance et son développement ».
L’œuvre de FREUD a été produite sur une durée de quarante ans. FREUD a été un grand travailleur doublé d’un grand érudit. Il a lui-même demandé, sur la fin de sa vie, dans un texte de 1938, que son œuvre soit mise en perspective : « L’analyse n’est pas tombée du ciel ou sortie de l’enfer, mais elle est sortie d’un travail sur des faits ». Il s’ensuit que tous les textes de FREUD ne sont pas cohérents entre eux, que le fil de ses conceptions suit de nombreux méandres, et qu’on observe des retours en arrière dans le développement.
Dans les « Résistances contre la Psychanalyse », FREUD attribue les oppositions qu’elle a suscitées au fait que son fondateur était juif. Et, de fait, FREUD a fortement affirmé : « Je suis né et je suis resté Juif ». FREUD s’est dit athée, mais il est un fin connaisseur de la Bible. Et il joint à cette familiarité une grande culture littéraire : il a lu SHAKESPEARE, CERVANTES, GOETHE, SCHILLER, HEINE. C’est aussi un connaisseur de l’Antiquité classique, qui lui fournira des thèmes et des mythes pour illustrer ses conceptions analytiques, comme par exemple avec le mythe d’Œdipe. La curiosité de FREUD, sa culture, son ambition aussi, sont révélées par son importante correspondance. FREUD a de plus un bon style d’écriture, qui a été reconnu par l’attribution qui lui a été faite en 1930 du prix Goethe destiné à récompenser un écrivain de langue allemande. Ce fut là, au demeurant, le seul titre de reconnaissance publique qu’il ait reçu, n’ayant pas connu de son vivant une véritable consécration.
Il a effectué au cours de ses études des recherches sur le système gonadique des anguilles, pratiquant la physiologie (l’étude du corps comme organisme) dans le laboratoire d’Ernst BRÜCKE. Ces études auront une part dans l’orientation de sa pensée en psychanalyse, par la vision dynamique de la physiologie du système nerveux compris comme un lieu de forces physiques qui s’opposent, se contrarient, ou se complètent, vision qui le conduira à concevoir le psychisme comme un lieu d’affrontement de forces.
Cette conception sera systématisée plus tard dans sa « Métapsychologie ». Le mot est un néologisme forgé par FREUD, qu’il utilisera avec l’expression « psychologie des profondeurs » pour se démarquer de la psychologie classique : « La métapsychologie est à l’observation des faits psychologiques ce que la métaphysique est à l’observation des fats du monde physique ». Il s’agit de passer du niveau descriptif à un niveau d’abstraction théorique à partir d’un travail clinique. Le recueil de textes que FREUD a intitulé « Métapsychologie » est d’ailleurs resté incomplet.
Avant tout, FREUD dégage l’idée d’une conflictualité intrapsychique. La névrose est conçue comme un conflit intérieur au psychisme mais ne débordant pas sur le rapport du névrosé au monde, rapport qui n’est pas altéré. La psychose est un état dans lequel le rapport au monde est coupé, le conflit n’étant pas élaboré.
[ Sur la question d’un étudiant : la symbolisation est la capacité de tenir le conflit ; dans le passage à l’acte, on ne se tient plus dans l’intrapsychique.]
FREUD va mettre en place une appréhension psychodynamique selon trois dimensions, ou points de vue :
- le point de vue dynamique envisage les forces, les pulsions en mouvement ;
- le point de vue topique envisage le jeu des forces comme s’inscrivant dans des lieux psychiques (inconscient, préconscient, conscient ; ça, moi, surmoi) ; ces lieux psychiques sont en interaction les uns avec les autres ;
- le point de vue économique envisage les quantités d’énergie disponibles dans le psychisme ; de ce point de vue on dira que le déprimé paraît ralenti psychiquement parce que son état consiste en un retrait de son énergie, tout entière absorbée dans son activité psychique interne, en-dehors du monde extérieur.
FREUD a été fortement influencé par la théorie darwinienne, exposée en 1866 dans « L’Origine des espèces ». Il parlera des trois grandes humiliations subies par l’orgueil humain du fait des trois grandes révolutions intervenues dans la cosmologie, dans l’histoire naturelle, et dans la psychologie, avec COPERNIC, DARWIN et la psychanalyse.
Comme neurologue, FREUD a étudié le système nerveux des lamproies. Et il s’est approché, ce faisant, de la découverte des neurones. Son ambition le mettait à la recherche d’une très grande découverte qu’il crut faire, après avoir mis au jour l’action de la cocaïne comme anesthésiant oculaire, en expérimentant les effets de cette substance sur les états dépressifs et le sevrage des morphinomanes. Ce fut un épisode malheureux qui se solda par la mort de l’un de ses collègues qu’il avait voulu aider à se désintoxiquer par ce moyen.
Le premier projet de FREUD a été de décrire les processus psychiques en termes physico-physiologiques. Alors que l’on peut dater de 1896 la naissance de la psychanalyse, ce projet est encore exposé dans l’ « Esquisse d’une psychologie scientifique, en 1895, où FREUD ne passe pas très loin de ce qui deviendra plus tard les neurosciences. Mais BRÜCKE déconseillera à FREUD de poursuivre dans la voie de cette recherche, à cause des difficultés et des obstacles qu’il pourrait avoir à surmonter dans cette voie du fait qu’il était juif et sans grands moyens matériels. Et c’est vers la pratique que FREUD va s’orienter en effectuant des stages en milieu hospitalier. Il installera un cabinet de médecine libérale en 1886, à Vienne, au moment de son mariage. Auparavant, il avait accédé au cours de ses études à la position de « privat dozent » à l’Université. Et il avait pu bénéficier d’une bourse qui lui avait permis de voyager à Paris où il put rencontrer Jean-Martin CHARCOT, une sommité de l’époque.
I) L’ENIGME DE L’HYSTERIE A LA SOURCE DE LA PSYCHANALYSE.
CHARCOT pratiquait et enseignait à l’Hôpital de la Salpêtrière, où étaient enfermées quatre mille femmes aliénées dont (Philippe PINEL avait assoupli les modes de contention au début du siècle.
C’est aux côtés de CHARCOT, qui traitait des malades hystériques, que FREUD eut l’intuition de la psychanalyse. CHARCOT était un clinicien hors pair qui exerça une influence énorme sur FREUD. Il fut le premier titulaire au monde d’une chaire de neurologie, qui attira des disciples tels que JANET ou BINET. Ses cours de 1886-1887 ont été publiés en trois volumes sous le titre de « Leçons du mardi ». C’est CHARCOT qui est au point de départ de l’analyse de la maladie mentale ; c’est à partir de lui que l’hystérie est reconnue comme une maladie particulière.
Par le biais de la clinique, CHARCOT a une influence sur FREUD, car il donne le primat aux faits cliniques sur la théorie. Comme il l’a dit à FREUD, « la théorie c’est bien, mais ça n’empêche pas d’exister ».
Comme on l’a déjà dit, CHARCOT travaillait sur des malades hystériques. L’hystérie était une maladie ainsi nommée, du grec « hustera », c'est-à-dire utérus, matrice, parce que l’on croyait à l’époque que seules les femmes souffraient de cette affection. Elle revêt des formes variées, comportant des manifestations théâtrales, des crises émotionnelles, et diverses autres manifestations somatiques. Les symptômes somatiques qu’on y observait étaient sans causes organiques connues. C’était une maladie spectaculaire et mystérieuse au sujet de laquelle on se posait beaucoup de questions. Elle se présentait sous trois formes. En premier lieu celle qu’on appelait la grande hystérie, avec des convulsions, des paralysies, des cris, des mouvements désordonnés ou des propos délirants. CHARCOT s’y intéressait en médecin ; on ne la rencontre plus de nos jours. Une autre forme de l’hystérie était la psychonévrose hystérique. Dans la terminologie de l’époque, on entendait par psychonévrose une névrose d’origine psychique.
FREUD mettra en avant l’origine psychique des divers symptômes de cette névrose, en particulier à travers l’inversion des affects, qui se laissait voir dans ce qu’on désignait par la « belle indifférence » des hystériques. Il montrera plus tard que cette névrose est l’issue d’un conflit sexuel qui n’est pas élaboré par voie mentale.
La théâtralisation occupe une grande place dans l’hystérie, avec une très forte dimension d’érotisation. CHARCOT affirmait qu’il n’y avait pas de simulation dans le comportement des hystériques. Il mettait en scène les crises au cours de présentations de malades. Il les provoquait et les faisait disparaître après coup grâce l’hypnose. Il agissait ainsi dans une visée expérimentale, différente de la voie thérapeutique que FREUD devait pratiquer par la suite.
L’hypothèse de CHARCOT au sujet des causes de l’hystérie était celle d’une dégénérescence physiologique, qui laissa FREUD sceptique. A son scepticisme, CHARCOT répondit : « La théorie c’est bien, mais ça n’empêche pas d’exister ».
De toutes ces expériences, FREUD pouvait conclure à la possibilité d’une pensée séparée de la conscience. Et aussi l’établissement, grâce à l’hypnose, de relations particulières entre le patient et le médecin.
On faisait le constat de troubles somatiques réels ayant une origine psychique, tels que la cécité hystérique de sujet présentant un appareil visuel interne normal. Le psychisme pouvait donc agir sur le corps, ce qui était un scandale pour la médecine. C’était la porte ouverte vers l’insu de la maladie, vers l’inconscient. C’est CHARCOT qui ouvrait cette perspective du caractère psychique, névrotique, de la maladie hystérique avec somatisation, bien qu’il restât persuadé de l’existence d’une dégénérescence nerveuse à l’origine de ce trouble psychique.
On trouve dans les « Leçons du Mardi » de l’année 1886, sur les maladies du système nerveux, la présentation par CHARCOT d’un cas de paralysie hystéro- traumatique chez l’homme, concernant un garçon de course qui avait été hospitalisé à l’Hôpital Beaujon après avoir été, selon ses dires, renversé et écrasé par une voiture à cheval. Des témoignages postérieurs avaient infirmé sa version des faits : il s’avérait qu’il n’avait pas été écrasé par la voiture. Il était pourtant tombé dans le coma et présentait depuis une paralysie des membres inférieurs, bien qu’on ne pût observer aucune lésion anatomique ni trouble organique sur ce patient. Pour CHARCOT, c’est le choc de l’accident qui avait provoqué la paralysie.
FREUD aura toujours une conception dynamique du psychisme, héritée de sa formation de physiologiste, et présentant la psyché humaine comme un lieu où des forces s’opposent. De sa formation en physiologie, il retirera aussi l’idée de l’unité entre les espèces (il connaissait et appréciait l’œuvre de DARWIN), et celle qu’il n’y a pas de frontière radicalement marquée entre le normal et le pathologique.
Au contact des présentations de malades et de la pratique de CHARCOT faisant de l’hystérie une maladie nerveuse, FREUD dira avoir été bouleversé. Cela l’amena à changer son regard sur la névrose, en situant son origine ailleurs que dans le corps. On doit le terme de névrose à l’Ecossais William CULLEN. Le mot même de névrose, dérivé de nerf, portait une ambiguïté en laissant croire à une origine organique mais il va désigner peu à peu un trouble psychologique en dépit de sa connotation anatomique.
La névrose va être comprise comme une structure : on parlera de structure névrotique, de structure psychotique, de structure perverse. Il n’y aura pas de structure normale, la normalité étant composée d’éléments que l’on peut retrouver dans la pathologie.
Pour CHARCOT, la névrose sera un état morbide ayant pour siège le système nerveux. Mais, à la dissection, on ne trouvait pas de marques de cet état dans le corps, pas de signes relevant de l’anatomo-pathologie. Il s’agit d’un trouble fonctionnel sans lésion ; de maladies pour lesquelles on ne trouvait pas d’origine organique, ne laissant pas de traces sur les cadavres disséqués.
En faisant de la névrose une maladie nerveuse (du fonctionnement du système nerveux, mais sans traces organiques observables), CHARCOT accomplissait un premier pas. Il lui attribuait une origine héréditaire causant une dégénérescence du système nerveux.
Le deuxième pas sera franchi par JANET et FREUD en attribuant à la névrose une origine purement psychique, en en faisant une maladie psychique. La névrose prend avec FREUD un nouveau sens de trouble psychique d’origine psychique, lié à un conflit psychique refoulé. Ce conflit est inconscient, d’origine infantile, et il a une cause sexuelle. L’hystérie sera pour FREUD le prototype de la névrose, que l’on désignera alors du terme de psychonévrose pour bien en souligner l’origine psychique (et non pas pour signifier un quelconque apparentement ou mélange avec psychose).
FREUD va aussi s’intéresser à l’hypnose, car CHARCOT faisait apparaître les manifestations de l’hystérie sous hypnose. FREUD traduit CHARCOT en allemand et visite également à Nancy à Ambroise LIEBAULT et Hyppolite BERNHEIM qui pratiquaient l’hypnose comme thérapie.
De retour à Vienne, FREUD va collaborer avec Joseph BREUER, grand spécialiste des maladies nerveuses. Cette collaboration aboutira en 1895 à la publication d’un ouvrage commun, les « Etudes sur l’hystérie », qui sont comme l’enclenchement de la psychanalyse.
FREUD s’attache à étudier la genèse – et non plus, comme on le faisait auparavant, la nature – des symptômes de l’hystérie. C’est d’ailleurs sur cette perspective génétique que portent toujours les critiques de la psychanalyse.
Les « Eudes sur l’hystérie » portent sur cinq cas, dont le cas princeps d’Anna O. (en réalité Bertha Pappenheim), qui présentait les symptômes classiques de l’hystérie : paralysie, toux nerveuse, troubles de la vue et du langage (Anna O. oublie l’allemand, sa langue maternelle, et ne s’exprime plus qu’en anglais, dont elle impose l’usage à son entourage). Plus ou moins somnambulique, elle présente des symptômes de dissociation ; on en vient à se demander s’il n’ y a pas là un phénomène d’autohypnose (on parle alors d’états modifiés de conscience) ; elle fait preuve d’une grande agitation et d’agressivité. Chaque soir, elle parle avec BREUER et se confie à lui. Il la place sous hypnose et il constate que, revenue à l’état vigile, elle va mieux ensuite. La disparition de ses symptômes se produit lorsque Anna O. évoque ses souvenirs du passé sous hypnose. Elle parle à ce sujet de « chimney swipping », ramonage de cheminée. BREUER, lui, parle de « narration dépurative ». Il se produit une décharge émotionnelle manifestée par une agitation intense pendant l’hypnose ; c’est cette décharge émotionnelle qu’on qualifiera de « catharsis ». ARISTOTE avait parlé de la catharsis au Chapitre 6 de la « Poétique » la définissant comme une décharge émotionnelle collective à la représentation des tragédies ; par le spectacle des actes vertueux et accomplis, la catharsis purifie les spectateurs de leurs mauvaises passions.
La malade retrouve dans la catharsis selon BREUER une scène du passé, traumatique et oubliée. La catharsis va « purger » la scène pour en supprimer ce que FREUD nomme la réminiscence (CHARCOT parlait de reviviscence), corps étranger qui a des effets à l’insu du sujet. La réminiscence n’est pas un souvenir ; un souvenir est conscient ; la réminiscence est l’écho d’un évènement passé dont le souvenir a été refoulé.
Les hystériques souffrent de réminiscence. BREUER établit un lien entre les symptômes hystériques et la rétention inconsciente. La méthode cathartique va consister à transformer la réminiscence pathogène en souvenir conscient. A ce titre, elle n’est pas absolument originale, car on retrouve ce procédé dans les pratiques chamaniques, dans le psychodrame, ou dans les pratiques du cri primal ou du « rebirth ». La décharge émotionnelle de la catharsis produit un soulagement.
Par la méthode cathartique, le patient cherche en lui-même quelque chose qui vient de lui. C’est lui qui travaille. Selon O. MANONNI, la psychanalyse obtient un effet thérapeutique en faisant s’exprimer en paroles la fantaisie dominante. BREUR et FREUD parleront d’ « abréaction » pour signifier qu’au cours de cette décharge émotionnelle, le sujet se libère d’un affect coincé, retenu, grâce au passage à la conscience du souvenir traumatique. L’abréaction lève le refoulement en rejoignant le souvenir et l’affect qui était bloqué. L’idée qui est à la base de cette méthode cathartique consiste à libérer le patient de ses affects.
Dans cette conception, l’affect s’accompagne de sensations (par exemple de rougissement, d’accélération du rythme cardiaque). L’affect est quelque chose qui se passe dans le corps, lorsque que quelque chose se passe dans la vie psychique : l’étreinte de l’angoisse est l’affect par excellence. L’affect n’est pas que l’émotion, le sentiment, c’est quelque chose en plus. LACAN affirme : « L’affect ne ment jamais ». C’est pourquoi la communication la plus vraie entre deux personnes ne peut le mieux s’instaurer que par la présence physique, l’échange des regards et des expressions du visage et des attitudes du corps.
BREUER et FREUD proposent donc une méthode de remémoration par la parole. De là l’énorme attention accordée en psychanalyse au mot et à l’écoute (LACAN dira que l’inconscient est structuré comme un langage). L’abréaction apparaît alors à FREUD comme une voie thérapeutique nouvelle mais aussi comme une voie de compréhension.
Toutefois, à l’issue de la « talking cure », si le souvenir rappelé sous hypnose reste conscient, l’autre chose, l’affect derrière ce souvenir reste pathogène.C’est pourquoi la psychanalyse va prendre ses distances avec la méthode cathartique, ainsi que FREUD le rapporte en 1924 dans son « Autoprésentation », tout en conservant le noyau de cette méthode, à savoir la prise en compte intégrale de tout ce que dit le patient, absolument tout, et l’invention de la cure par le patient.La psychanalyse va abandonner l’hypnose, car on constate qu’elle ne supprime pas durablement les troubles mais n’apporte qu’un soulagement passager. Et c’est avec la découverte du transfert que la cure va changer de nature, et qu’on entre véritablement dans la psychanalyse. FREUD avait pu remarquer que les bons résultats obtenus avec l’hypnose disparaissaient dès que la relation du patient au médecin était troublée. La relation affective personnelle avec le thérapeute paraissait avoir la primauté sur la méthode cathartique elle-même. L’effet thérapeutique semblait ressortir à l’ordre de l’affectivité. FREUD rapporte l’épisode d’une patiente se jetant à son cou au sortir de son hypnose. Un mouvement s’adresse donc au médecin dans la cure, un mouvement qui vient d’ailleurs que de l’attrait personnel qu’il peut exercer. Le médecin apparaît comme un substitut.
FREUD va donc adopter le dispositif de la cure en installant une certaine distance avec le patient. Celui-ci, en position allongée – ce qui permet une certaine régression et libère des capacités d’association – sera vu du médecin mais ne le verra pas, de sorte que leurs regards ne pourront se croiser cf sur le regard : Gérard BONNET : « Voir, être vu »). FREUD accordera aussi une certaine importance à la suggestion, et la pratiquera même sans doute plus fortement qu’il ne voudra bien le reconnaître :par la suggestion, le thérapeute presse le patient de se souvenir pour ouvrir une voie d’accès à des processus psychiques inconscients.
Le transfert va être le ressort premier du processus thérapeutique. Par le transfert nous transporte sur quelqu’un quelque chose qui est en nous (comme en revêtant quelqu’un du costume du prince charmant ou du manteau de la belle au bois dormant).
Dans le transfert, les figures parentales sont réélaborées. ( cf le texte distribué : « La psychologie du lycéen ».) Anna O. s’imagina être enceinte de BREUER qui s’inquiéta de cette fantaisie et fit cesser la cure. Dans le transfert, le thérapeute est le support des relations affectives antérieures du patient. Il doit donc se placer en retrait pour retravailler ces relations, faute de quoi, s’il répond à la demande d’amour du patient, se traduisant par une sollicitation positive ou agressive, la cure échoue. Il doit adopter une attitude de neutralité bienveillante. Jouer le rôle d’un écran vide sur lequel le patient puisse projeter ses demandes, ses reproches, etc… Ce n’est d’ailleurs pas l’analyse qui a inventé le transfert. Il existe dans la vie. La psychanalyse l’isole et met en place un dispositif pour le travailler en tant que tel comme ressort de la cure.
Avant la psychanalyse et l’apparition du terme de transfert au sens qu’elle lui attribue dans sa pratique, on avait parlé, pour désigner des réalités psychologiques de nature semblable, de « report affectif », de « passion somnambulique » (états passionnels sous hypnose), ou encore d’ « amour expérimental ».
FREUD s’est exprimé au sujet du transfert notamment dans deux textes assez distants l’un de l’autre dans le temps : « Sur la psychologie du lycéen » (1914) et « Ma vie et la psychanalyse » (1924). Dans le premier de ces textes, il met en valeur la notion d’ambivalence des sentiments, qui touche à celle de conflit intrapsychique, et qui fait allusion l’existence du complexe d’Œdipe composé des sentiments d’amour et de haine adressés au même objet. Il y insiste aussi sur l’importance des premières relations affectives de l’enfance, qui avaient déjà été bien remarquées comme fondamentales pour la suite de l’existence, par exemple par ROUSSEAU, au début des « Confessions ». FREUD donnera une grande célébrité à l’adage du poète anglais WORDSWORTH : « L’enfant est le père de l’homme », qu’on lui attribue à tort, mais dont il illustrera sa théorie des relations affectives infantiles. Et dans un texte écrit à l’occasion de l’attribution du prix « Goethe », FREUD, se référant à la dédicace de « Faust », parlera de la « force incomparable des premiers liens affectifs de l’enfant ».
Sous hypnose, Hippolyte BERNHEIM faisait remonter les souvenirs de ses patients et on a vu que le dispositif de la cure psychanalytique, tel que FREUD le mettra en place, dérivera en partie de cette pratique de l’hypnose, avec l’instauration d’un rapport dissymétrique entre le médecin et le patient, qui est vu sans pouvoir voir et qui est installé sur un divan dans une position allongée favorisant la régression. Il s’agit là aussi d’instaurer entre le thérapeute et le patient une relation qui peut rappeler les rapports que celui-ci a eus dans son enfance avec ses parents.
BREUER et FREUD vont entrer en désaccord sur la cause de l’hystérie. S’ils conçoivent bien le symptôme hystérique comme la conversion d’un trouble psychique capable de produire des effets dans le corps, FREUD attribue à ce trouble psychique une cause d’ordre exclusivement sexuel, alors que BREUER refuse de faire du sexuel la cause unilatérale de l’hystérie.
L’opinion de FREUD lui vaudra un certain isolement et une certaine hostilité, qui le persuaderont de l’importance de sa découverte : « J’ai découvert les plus grandes vérités ». Plus tard JUNG s’éloignera aussi de FREUD à cause de la causalité uniquement sexuelle qu’il continuera d’attribuer aux troubles psychiques qu’il traite. FREUD va donc se séparer de BREUER et élaborer une nouvelle théorie du psychisme au cours des années 1895-1905 qui verront la mise en place de la psychanalyse proprement dite. Au départ, en 1896, la psychanalyse est une technique thérapeutique. Et c’est à partir de là que FREUD élabore une théorie du psychisme, qui connaîtra d’ailleurs des mises au point et des évolutions. On peut dire que l’invention de la psychanalyse découle de trois sources : l’autoanalyse de FREUD à partir de l’analyse de ses rêves ; l’analyse des patients ; la spéculation théorique.
1°) L’autoanalyse de FREUD.
Cette autoanalyse de FREUD à la source de la psychanalyse pose d’emblée un problème, dans la mesure où elle exclut ce qui sera un élément fondamental de la cure psychanalytique, à savoir le transfert. La cure est destinée à ce que le patient se connaisse : et pour cela il faut s’adresser à un autre. Or l’autoanalyse de FREUD ne le met pas en rapport avec cet autre. FREUD écrira d’ailleurs lui-même que l’autoanalyse est impossible et qu’on ne se connaît que par les autres.
Mais FREUD, à l’époque de son autoanalyse est très engagé dans une amitié avec Wilhelm FLIESS, un médecin O. R. L. berlinois, avec lequel il a entretenu une abondante correspondance qui nous a été conservée (les lettres de FLIESS, elles, ont été perdues). D’une certaine façon, la présence de FLIESS dans la vie de FREUD à l’époque de son autoanalyse a pu permettre l’instauration d’un transfert dans la mesure où la réflexion de FREUD sur son autoanalyse lui a été adressée. L’amitié de FLIESS rend possible le cheminement de FREUD, car elle a pu mobiliser sur FLIESS son désir inconscient. FREUD dira bien à FLIESS qu’il est son public numéro un, et même son seul public.
FREUD perd son père en 1896 et traverse une période difficile de sa vie qui l’engage dans le travail de redécouverte de sa propre histoire, de sorte que la psychanalyse sera modelée comme une reconstruction personnelle. On peut mentionner ici que dans certaines coutumes africaines on considère que l’on devient un homme qu’à la mort du père. Dans cette période de sa vie, donc, FREUD, qui avait déjà un intérêt ancien pour les rêves, va procéder à l’analyse ses propres rêves.
Et il effectue ainsi un va-et-vient entre l’investigation de son propre psychisme et celle de ses patients. Ce va-et-vient est aussi un va-et-vient entre le normal et le pathologique. Et il fait voir à FREUD la nécessité pour l’analyste de se soumettre lui-même à l’analyse et celle de la supervision du travail de l’analyste par un autre analyste, en vue de toujours bien éclaircir le rapport qui s’établit entre le psychisme de l’analyste et celui du patient. Il est intéressant de noter que cette pratique de la supervision se retrouve aussi dans la direction spirituelle.
Pour explorer ses rêves, FREUD utilise la technique de l’association libre, qui deviendra la règle fondamentale de la cure psychanalytique, reposant sur un devoir de totale franchise envers l’analyste auquel il faut tout dire de ce qui passe par l’esprit, même ce qui est ou paraît saugrenu, honteux, gênant ou embarrassant.On repère dans cette technique de l’association libre un nouvel héritage de l’hypnose, dont on avait bien remarqué qu’elle fluidifie les associations en libérant le sujet de la censure qui s’exerce à l’état vigile.La technique de l’association ne suit pas véritablement un fil, mais procède plutôt par bonds ; et elle repose sur le postulat qu’il existe, derrière les associations spontanées, un lien entre les pensées rapprochées dans l’association. C’est ainsi que BREUER faisait parler Anna O. à partir d’un « mot inducteur » prononcé devant elle en état d’hypnose et relevé auparavant dans le journal intime de la jeune femme.
Dans ce mouvement de reconstruction personnelle, où FREUD va mal et en vient à écrire : « Je suis moi-même mon propre malade », c’est son enfance qu’il va explorer, ouvrant par là la voie à l’exploration des fantasmes, et introduisant une distinction importante entre le fantasme, qui se rapporte à une réalité psychique, et la réalité en rapport avec l’extérieur du psychisme. C’est à ce moment qu’il pose les premiers jalons du complexe d’Œdipe. Dans une lettre à FLIESS du 15 octobre 1897, FREUD écrit ainsi : « J’ai trouvé en moi des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers le père, et je pense maintenant qu’ils sont un fait universel de la petite enfance. Si c’est ainsi, on comprend alors la puissance du roi Œdipe ». FREUD se lance alors dans la rédaction de la « Traumdeutung », l’ « Interprétation des rêves ». Le livre, dans lequel il retrace l’analyse de ses propres rêves et de ceux de ses patients, paraît en 1900. On considère qu’avec les « Trois Essais sur la théorie sexuelle », l’ « Interprétation des rêves » fonde la psychanalyse.
2°) L’analyse des patients.
FREUD diagnostique des cas d’hystérie et fait un lien entre ces cas et des traumatismes sexuels de la première période de l’enfance (avant quatre ans), avec des cas de séduction précoce. Il retrouve des cas d’abus sexuels dans les souvenirs de ses patients. Et il en retrouve en si grand nombre qu’il en vient à douter de cette première théorie faisant dériver les symptômes hystériques de cas réels d’abus, première théorie qu’il appellera sa « neurotica », et qu’il a exposée dans l’ « Etiologie sexuelle des névroses ».
En effet, FREUD croit tout d’abord à la réalité des traumatismes sexuels précoces évoqués par ses patients, le plus souvent des tentatives de viol incestueuses (par le père, les frères et sœurs ou d’autres proches mais toujours dans le cadre d’une proximité familiale). (cf P.C. Racamier : L’Incestuel). La fréquence de ces cas fait douter FREUD de leur réalité. Le 21 septembre 1897, il écrit à FLIESS : « Je ne crois plus à ma neurotica ». C’est une catastrophe pour FREUD, qui renonce à sa théorie étiologique de la séduction réelle et qui doit en venir au fantasme.
Dans la psychologie classique, le fantasme est défini comme une représentation imaginaire, le produit d’une activité intérieure (s’opposant en cela à la réalité), une rêverie, une création littéraire ou artistique. En psychanalyse, le fantasme sera défini comme une représentation qui est en lien avec la satisfaction imaginaire d’un désir inconscient par le biais d’une scène, d’un scénario, dans lequel le sujet se trouve impliqué. Le fantasme renvoie à la vie du sujet et à la manière dont il se représente son histoire ou celle de ses origines.
FREUD découvre que les scènes traumatiques rapportées par les patients font partie de la réalité psychique, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur leur réalité effective. La scène a pu avoir eu lieu ou non, mais elle reste active dans le psychisme, même s’il impossible de se prononcer sur sa réalité effective.
Les fantasmes nous apprennent qu’il n’y a dans l’inconscient aucun indice de réalité. La réalité psychique est dotée d’une vraisemblance qui a valeur de vérité : dans l’inconscient, la vérité objective n’est pas de mise. On n’est pas, avec les fantasmes, dans une logique de reconstitution des faits mais d’interrogation de ces fantasmes, de leur réalité psychique. C’est ici que l’idée d’après coup paraît fondamentale, en ce sens que le potentiel d’un évènement ne se révèle qu’en lien avec un autre évènement : c’est par exemple un deuxième deuil touchant une personne moins proche qui réactivera le choc d’un deuil ancien ayant touché une personne très aimée. Il paraît à FREUD que les « souvenirs » rapportés par les patients seraient plutôt de l’ordre du fantasme que de la réalité, et révéleraient davantage des désirs enfouis que des faits s’étant réellement produits.
FREUD relance alors son autoanalyse. Et il accède à des sentiments inavouables comme le vœu de mort envers son frère, ou l’éveil de sa sexualité à la vue de la nudité de sa mère au cours d’un voyage en train près de Freiberg, donc avant sa quatrième année. Il décèle par là l’origine précoce des sentiments et mécanismes psychiques qui vont gouverner la vie.
Mais l’amnésie infantile empêche le plus souvent de se rappeler les souvenirs de la petite enfance. Et FREUD y voit le signe d’un processus actif de refoulement. FREUD soulignera l’importance des trois premières années de la vie de l’enfant, qu’il appelle préhistoriques, utilisant aussi la métaphore archéologique des fouilles des fondations pour décrire le travail de remémoration.
Déjà se profile l’hypothèse du désir oedipien comme accès au tréfonds du psychisme humain. Mais cet accès avait aussi été frayé par diverses théories psychologiques.
3°) Influences théoriques. Ces influences théoriques vont porter sur l’inconscient.
Le mot apparaît en français au 19ème siècle. Dans un sens moral, il désigne des comportements irréfléchis ou irresponsables. Dans un sens psychologique, il signifie : privé de conscience, par exemple dans le sommeil ou des états comateux ; il signifie aussi ce qui ne fait pas l’objet d’une perception consciente. Par là s’introduisait l’idée d’une division de la conscience, qu’on repérait par exemple dans l’accomplissement d’actes machinaux. La question est donc posée d’une conception de l’inconscient avant la psychanalyse. (cf sur ce point : Henri Ellenberger : Histoire de la découverte de l’inconscient.) H. ELLENBERGER retrace l’histoire de la découverte de l’inconscient du double point de vue de l’histoire de son utilisation pratique (thérapeutique) et de l’histoire de la notion elle-même.
L’utilisation thérapeutique de l’inconscient a précédé les spéculations sur la notion elle-même. L’inconscient a été utilisé dans des techniques de guérison comme l’hypnose, la transe, l’exorcisme, l’usage de stupéfiants.
Dans cette utilisation de l’inconscient, la maladie est interprétée comme un phénomène qui rompt l’unité du vivant, comme un processus de dissociation. On va dire que l’âme a quitté le corps (qu’elle erre en brousse, par exemple, pour certaines ethnies africaines). Il s’agit donc de réintégrer l’âme dans le corps.
Il va s’agir aussi d’expulser un élément étranger qui s’est emparé du corps : possession par un démon, ou un esprit.
Toutes ces pratiques révèlent une extériorité à soi-même qui atteint le patient, une rupture d’unité. On peut trouver là des conceptions qui s’apparentent au thème de l’autre en soi, central en psychanalyse.
Les thérapeutiques mises en œuvre présentent trois caractères :
- le guérisseur a une fonction religieuse, que rappelle aujourd’hui l’autorité qu’on accorde au médecin ;
- le guérisseur est un maître, détenteur d’un savoir ; c’est plus qu’un technicien ; c’est une personne qui agit dans un contexte d’initiation de personne à personne ;
- le traitement appliqué au patient est public et collectif, manifestant le lien établi entre la maladie et le groupe social.
· L’histoire de la notion d’inconscient précède FREUD. Philosophie, psychologie et psychiatrie utilisent l’inconscient à l’époque de FREUD. (cf Elisabeth Roudinesco : Dictionnaire de la Psychanalyse.)
DESCARTES marque une étape dans la spéculation sur l’inconscient en mettant en place son fameux dualisme du corps et de l’esprit, qui oppose la sphère de la conscience à la sphère extérieure de la déraison : la pensée inconsciente doit être domestiquée par la raison ou rejetée. Le terme d’inconscient apparaît avec LEIBNIZ en 1703. Le romantisme allemand, notamment avec SCHOPENHAUER et HARTMANN (cf Philosophie de l’Inconscient, 1868), mettra en valeur l’inconscient. En psychologie, Pierre JANET et Th. LIPS, professeur de psychologie à Munich, travailleront sur l’inconscient. En sociologie, G. TARDE et Gustave LEBON (cf Psychologie des Foules) mèneront des études sur le comportement des foules et sur les phénomènes de mode, qui mettront en exergue les influences invisibles s’exerçant sur les comportements collectifs. FREUD n’a pas découvert l’inconscient en solitaire, mais il va lui donner une signification différente de celles qu’il avait jusque alors reçues.
[ Sur la réalité psychique. Dans un article de 1911 intitulé « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques » repris dans « Résultats, Idées et Problèmes I », FREUD revient sur la question de la réalité psychique. Il affirme que ce qui émerge dans la cure se rattache non pas à des expériences vécues mais à des fantasmes de désirs : « Dans les processus inconscients (refoulés), l’épreuve de réalité n’est pas valable ». La névrose est un moyen de détourner la personne de la réalité extérieure insatisfaisante. FREUD donne aux fantasmes, aux désirs inconscients, le rôle de premier plan dans l’étiologie des névroses. Il étend en outre le champ d’action des fantasmes à d’autres domaines comme le rêve, les actes manqués, les lapsus, la création littéraire, la mythologie. ]
II) L’INCONSCIENT.
Ce que FREUD a apporté à l’idée de l’inconscient consiste en ce qu’il est passé de la conception d’un inconscient descriptif à celle d’un inconscient dynamique par la mise en relation de la parole, du transfert, des processus échappant à la conscience, des symptômes et des processus thérapeutiques. Le symptôme prend un nouveau sens avec FREUD. Médicalement, le symptôme est un signe qui manifeste une maladie. FREUD en fait un signe comme élément de langage. C’est l’expression à l’extérieur d’un élément interne, expression adressée à l’insu du patient. Son sens est ignoré du malade. Et c’est la cure qui va faire émerger le sens.
Le symptôme est le produit d’un conflit intrapsychique. C’est une formation de compromis entre les forces en présence et en opposition dans l’inconscient. Il consiste en un équilibre imparfait ; c’est une réalisation insatisfaisante mais qui installe un compromis entre deux motions psychiques inconscientes opposées mais auxquelles le sujet tient également.
FREUD cherche à comprendre les symptômes par la mise en jeu des pulsions et du refoulement. (cf Alain de Mijolla : art. Symptôme et Formation du Symptôme, in Dictionnaire international de Psychanalyse.) Le symptôme est l’expression d’un conflit inconscient.
FREUD est amené à se demander pourquoi les patients ont de si grandes difficultés de remémoration dans la cure, et il en vient à poser l’hypothèse d’une force qui suscite l’oubli. Il appelle cette force le refoulement. Le refoulement ne supprime pas une représentation mais il l’empêche de devenir consciente. C’est une défense. La force qui s’oppose à la remémoration, FREUD l’appelle la résistance. Au départ FREUD avait parlé de défense. On reste dans le registre d’un vocabulaire guerrier.
Le refoulement est une force active, qui demande une dépense d’énergie constante. Ce qui est refoulé (la représentation et l’affect qui l’accompagne) n’est pas détruit. Dans l’hystérie, l’affect réapparaît converti en symptôme somatique. Dans la névrose de contrainte, l’affect est transformé, inversé par exemple. La notion d’un inconscient descriptif renvoie la notion de lieux où sont stockés affects et représentations. Elle renvoie à ce qu’on appelle une topique.
Dans sa dimension dynamique mise en évidence par FREUD, l’inconscient est actif. Ce n’est pas seulement le négatif de la conscience. Et FREUD pense que la force qui anime l’inconscient doit obéir à des règles spécifiques.
Dans le chapitre sur l’ « Inconscient » de sa « Métapsychologie » (1915), FREUD affirme que l’hypothèse de l’inconscient aboutit à un gain de sens. C’est donc pour FREUD une hypothèse « nécessaire et légitime ». Ensuite, FREUD parlera de preuves. Mais l’hypothèse de l’inconscient permet de donner de la cohérence à la vie psychique.
Quel est le régime spécifique des processus inconscients dans une topique particulière ? Selon FREUD, « l’inconscient est constitué d’un noyau où il y a des représentants de la pulsion qui veulent décharger leur investissement, donc par des motions de désirs ». Dans l’inconscient, il n’y a, selon FREUD, ni négation, ni doute, ni degré de certitude ; et il n’y a pas non plus de contradiction. Il y règne une énergie libre et donc une grande mobilité des investissements de cette énergie. Ces investissements s’opèrent selon un processus primaire qui permet aux charges d’énergie de passer d’un investissement à un autre, ce qui explique pour FREUD les processus de déplacement ou de condensation qu’on observe dans le rêve.
D’autre part, l’inconscient ignore le temps, et la mort. Et ceci explique les incohérences temporelles des rêves. Et c’est dans l’inconscient que s’opère la substitution de la réalité psychique à la réalité extérieure.
FREUD a mis le régime de fonctionnement de l’inconscient en évidence à la faveur de son travail sur le rêve. C’est dans le Chapitre 7 de son « Interprétation des Rêves » qu’il fait l’exposé de sa première topique dans laquelle il distingue les trois instances psychiques : Inconscient (Ics), Préconscient (Pcs) et Conscient (Cs).
C’est l’observation d’une censure dans la remémoration de ses patients qui amène FREUD à concevoir la notion de préconscient. Cette censure opère entre l’Inconscient et le Préconscient, mais aussi entre le Préconscient et le Conscient. Dans le Préconscient, l’acte psychologique n’est pas encore conscient mais peut le devenir. Et c’est le retour de ce qui a été refoulé qui produit le symptôme.
Conçu comme une notion à la fois descriptive et dynamique, l’Inconscient est envisagé par FREUD du triple point de vue :
- topique, comme un lieu psychique, une instance psychique, qui figurera dans la première et la seconde topique de FREUD ; ce sens topique de l’Inconscient n’a absolument pas pour FREUD un sens anatomique qui situerait l’inconscient dans une zone du cerveau ;
- dynamique (ou qualitatif), comme constitué de conflits intrapsychiques, de conflits pulsionnels ;
- économique (ou quantitatif), selon l’importance des forces en jeu et de leurs investissements (dans des affects ou des représentations).
III) LA VOIE ROYALE VERS L’INCONSCIENT : LE REVE.
Pour FREUD, le rêve sera la voie royale vers l’inconscient. Déjà, jeune homme, il notait ses rêves. Et il constate que ses patients lui amènent des rêves dans les associations de la cure.
Il en vient donc à concevoir le rêve comme la réalisation d’un désir, thèse qu’il avance dans une lettre adressée à son ami FLIESS, où il évoque le rêve d’un jeune médecin, Rudi Kaufmann, neveu de BREUER, qui rêve qu’il est déjà au travail, à l’hôpital, alors qu’ayant du mal à s’extraire de son lit, il s’est rendormi. FREUD voit dans le rêve la réalisation hallucinatoire du désir. L’hallucination est bien effet le rejet de la réalité en vue de réaliser un désir. FREUD fera du rêve de Rudi Kaufmann ce qu’il appelle un rêve de commodité.
Il va s’intéresser à ses propres rêves, dont le rêve de l’ « injection faite à Irma », qui survient en un moment où FREUD est préoccupé professionnellement par le demi échec du traitement d’une malade, se produisant dans un contexte de rivalité avec un collègue médecin et suscitant des appréciations dubitatives dans l’entourage de la patiente. FREUD analyse toutes les associations suscitées par son rêve, image après image, parole après parole. Et il en conclut à la signification suivante du rêve : « Je ne suis pas un mauvais médecin ; c’est Otto qui est coupable ». Le rêve rassemble plusieurs situations de fragilité professionnelle de FREUD et aboutit à disculper celui-ci. Les désirs en jeu dans le rêve sont plus ou moins conscients. Mais le plus souvent, ce sont des désirs inavouables et cachés qui ont donc été refoulés. L’analyse du rêve va permettre de percer le désir inconscient et méconnaissable qui s’exprime dans le rêve, sous une forme cachée et concentrée.
C’est l’étude des rêves qui a conduit FREUD à l’élaboration d’une topique du psychisme et à la formulation des lois de fonctionnement de l’inconscient.
Le rêve est compris comme un travail complexe, visant à préserver l’état de sommeil, tout en donnant une expression aux désirs inconscients. Pour FREUD, le rêve a un sens et on peut l’insérer dans la suite des activités conscientes de la veille. FREUD compare le rêve aux rapports qui s’établissent entre un détenteur de capitaux (les images et évènements de la vie de veille) et un entrepreneur (le travail du rêve). La vie de veille fournit au rêve les matériaux dont le travail du rêve (l’entrepreneur) s’empare pour donner expression aux désirs inconscients, en arrangeant ces matériaux selon des procédés que l’analyse du rêve permet de reconnaître.
C’est ainsi qu’il apparaît une partition entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent ; Il y a du sens et du non sens dans le rêve. Et il faut déceler le sens du contenu latent du rêve dans le non sens de son contenu manifeste à travers les processus du travail du rêve que l’analyse va éclaircir.Ces processus sont principalement la condensation et le déplacement. Par la condensation, le travail du rêve a par exemple rassemblé dans le personnage d’Irma les traits de plusieurs personnes avec lesquelles FREUD était en rapport dans la vie de veille consciente : sa malade, une autre malade, sa femme. On peut noter ici que d’autres symptômes comme le lapsus ou le mot d’esprit procèdent aussi d’une condensation. Dans le rêve, un personnage pourra figurer une collectivité, selon un processus proche de la condensation qui est la personnification. Par le déplacement les affects du sujet, ou les caractéristiques d’une personne, d’un évènement ou d’une situation sont reportés sur des éléments mineurs dans le rêve. L’accent n’est pas mis là où il devrait normalement se placer. Ces procédés de condensation et de déplacement sont un effet du processus primaire de l’inconscient, qui aboutit à faire du rêve un rebus. De là dérivent le laconisme et l’insignifiance du rêve qui dissimulent en fait un contenu très riche et important du point de vue affectif dans la vie du rêveur. Il y a aussi une très grande importance des éléments visuels dans le rêve qui use du procédé de la figuration.
Le rêve de l’ « injection faite à Irma » est le premier rêve analysé en détail par FREUD. On peut aussi étudier l’analyse du rêve du « saumon fumé » (qui a été relu par LACAN d’une manière très élaborée).
Toujours est-il que l’analyse du rêve de l’ « injection faite à Irma » est l’occasion de présenter la méthode d’interprétation que propose FREUD : tout rêve est l’accomplissement d’un désir. Cela est vrai même des cauchemars, dans lesquels le travail du rêve, qui déforme toujours les éléments du désir inconscient (contenu latent du rêve), produit de l’angoisse afin de provoquer le réveil lorsque le désir inconscient tend à apparaître trop clairement dans le contenu manifeste du rêve. Dans le rêve toujours se manifeste quelque chose du désir inconscient du sujet, qui n’est forcément un désir d’ordre sexuel. Il s’agit de toute tendance, de tout appétit, de tout mouvement du sujet : « toute forme de mouvement en direction d’un objet dont l’âme et le corps subissent l’attrait spirituel ou sensuel « (FREUD). Il peut s’agir d’un vœu nostalgique ou d’un vœu de défi. Le désir qui s’exprime dans le rêve peut même être celui d’avoir un désir insatisfait, celui de continuer de désirer, comme dans le rêve dit du « saumon fumé ».
Il faut distinguer désir, besoin et demande, qui doivent être articulés les uns avec les autres. Le besoin est d’origine biologique et peut être satisfait. Il n’en est pas de même du désir ; et la demande, toujours adressée à un autre, est souvent une demande d’attention ou d’amour (comme celle que les enfants adressent à leurs parents : « Maman, maman ! Papa, papa ! »). Le désir se situe entre le besoin et la demande. La demande, adressée à un autre, peut porter sur un objet qui n’est pas essentiel et elle est en fait une demande d’amour.
L’interprétation des rêves a marqué le commencement de la psychanalyse.
Dans le rêve, ce qui provient des souvenirs conscients de la journée est secondaire. Ce qui est premier, c’est la force pulsionnelle qui vient de l’inconscient avec une priorité de l’infantile, de la sexualité infantile. Le rêve résulte du conflit entre une force porteuse d’un désir et une force de répression de ce désir : la censure. Le rêve donne accès à un univers de sens : « Celui qui comprend la langue du rêve peut parler celle de l’inconscient » (Paul Laurent Assoun, in : Psychanalyse). Mais l’inconscient reste inaccessible à une exploration totale, complète. Le rêve, pour FREUD, va faire le lien avec l’hystérie. Il faut se souvenir qu’Irma est hystérique. FREUD aborde le rêve à travers la technique de l’association libre
Le rêve fournit un prototype de l’activité psychique inconsciente.
A travers la « Traumdeutung », FREUD fait passer la psychanalyse du plan de la thérapie à celui d’une connaissance de la psychologie humaine des profondeurs.
L’acte manqué.
FREUD ne trouve pas l’écho qu’il attendait avec la publication de son « Interprétation des Rêves ». Mais il obtiendra l’attention du public avec la « Psychopathologie de la Vie quotidienne ».
Cet ouvrage est important pour la question de la délimitation entre le normal et le pathologique. FREUD met en évidence que notre comportement ordinaire met en jeu des troubles que l’on retrouve dans les psychoses ou dans les névroses. Ces troubles sont des dysfonctionnements qui portent un message qui se fraie des voies vers la conscience. Il y a une causalité psychique inconsciente là où l’on ne voit habituellement que les effets de l’oubli, de la fatigue ou de la maladresse. Les troubles de la vie quotidienne sont pour FREUD des manifestations d’un inconscient dynamique animé de forces contradictoires en conflit. L’acte manqué permet de repérer l’inconscient dans la vie ordinaire de l’individu normal. L’acte manqué est, en un sens, un acte réussi pour les motions de l’inconscient. Les actes manqués traduisent, trahissent, une intention secrète.
C’est quelque chose de banal, « qui ne dépasse pas les limites de l’état normal » (FREUD). Il s’agira de méprises par lesquelles on quelqu’un pour un autre, de confusions de prénoms, d’erreurs sur la négation. Les actes manqués manifestent un souhait jusque là refoulé dans l’inconscient ; et on accède à ce genre de souhait par les associations libres.
Dans la « Psychopathologie de la Vie quotidienne », FREUD rapporte son oubli du nom du peintre Signorelli, et il note que par association lui viennent les noms de Botticelli et de Boltraffio comme des obstacles surgissant pour l’empêcher de se souvenir du nom de Signorelli lié à une question de mort et de sexualité (cf aussi sur ce cas, « Résultats, Idées et Problèmes, II ».). FREUD observe que l’intention d’oublier n’a ni totalement réussi, ni complètement échoué.
Le lapsus d’un universitaire se déclarant heureux de clore une séance alors qu’il s’agissait au contraire de l’ouvrir provoque le rire parce qu’il dévoile le souhait inconscient de son auteur d’en finir au plus vite et de rentrer au plus tôt chez lui.
Comment se forme un acte manqué ?
Derrière les actes manqués, il y a un déterminisme qui vise à l’expression d’une intention inconsciente qui tâche de se combiner avec une intention consciente opposée. Selon FREUD, l’acte manqué exprime un désir refoulé dans l’inconscient. C’est un compromis entre une intention consciente et un désir inconscient.
On retrouve dans les actes manqués les mêmes mécanismes que dans le rêve : déplacement, condensation, substitution, remplacement par le contraire (car dans l’inconscient, il n’y a pas de négation). FREUD constate une ressemblance entre les actes manqués et les symptômes névrotiques. « Entre l’état nerveux normal et anormal, il n’existe pas de limites nettes et tranchées ; et nous sommes tous plus ou moins nerveux (ou névrosés) » (Psychopathologie de la Vie quotidienne, p. 320).
Dans la ligne des conceptions de FREUD sur les actes manqués, Carlo GINZBURG a proposé d’adopter un « paradigme indiciaire » (Mythes, emblème, traces, 1989, Flammarion). A l’instar de FREUD, il questionne une manière de penser qui se démarque de l’opposition rationnel / irrationnel. Il s’appuie en particulier sur la méthode que le critique d’art Morelli avait préconisée pour l’authentification et l’attribution des tableaux. Comment attribuer de façon certaine une œuvre à tel ou tel peintre ? Comment discerner les originaux des copies ? Comment distinguer les tableaux de l’atelier d’un peintre d’avec ceux de sa propre main ? Les tableaux peints à la manière de tel ou tel et les tableaux peints par lui-même ? Il était difficile bien souvent de reconnaître les manières d’un peintre de celles de son école. On ne pouvait pas toujours y parvenir par l’examen des sujets ou des personnages (sourires, yeux levés au ciel, poses, etc…), de sorte que Morelli recommandait de s’arrêter plutôt sur les détails les plus négligeables, les plus insignifiants, des tableaux, comme le lobe des oreilles, les doigts des mains ou des pieds, ou encore les ongles. En suivant cette méthode, Morelli parvint à réattribuer des tableaux à Botticelli. Il fut critiqué pour son assurance et on lui prêta une certaine arrogance. Sa méthode d’indices n’était pas sans rappeler celle de Sherlock Holmes (cf La Boîte en carton, 1892).
Il faut rechercher du côté des détails sans importance, là où s’exerce le moins de contrôle, de censure, d’effort personnel. Les petits gestes inconscients en disent plus sur notre caractère que les comportements les plus préparés.
FREUD cite l’exemple de Morelli et exprime son intérêt pour la méthode de celui-ci dans son texte sur le « Moïse de Michel Ange ». Il faut se détourner de l’impression d’ensemble pour s’attacher aux détails, aux vétilles. Cette méthode se traduira dans l’analyse par ce qu’on nomme l’attention flottante du psychanalyste qui consiste à prêter attention à des détails par rapport aux propos construits des patients.
Selon GINZBURG, FREUD a été très influencé par le paradigme indiciaire avant même de fonder la psychanalyse. On pourrait d’ailleurs remarquer que FREUD et Morelli étaient médecins, aussi bien que le célèbre Docteur Watson à qui Sherlock Holmes faisait part de ses trouvailles. Il fut sans doute mis sur la voie de l’examen des détails, et de l’attention flottante, par sa formation et sa pratique de médecin familier de la sémiologie médicale (attention aux symptômes et interprétation). C’est sur les détails que le contrôle se relâche, car on n’est plus alors dans l’effort soutenu pour peindre, ou vivre, « à la manière de ».
Derrière le paradigme indiciaire, il y a aussi la manière, ou l’art, ou l’instinct de la chasse, qui recherche et trouve les traces du passage du gibier. En psychanalyse, il s’agit de la chasse aux indices du passé. C’est pourquoi FREUD a pu donner une nouvelle interprétation du rêve qui exclut le recours à la notion de rêves de prophétie ou de rêves prémonitoires qui avait pu avoir cours jusqu’à lui.
Pour FREUD, l’analyse du rêve ouvre la voie à une théorisation métapsychologique commencée au Chapitre 7 de l’ « Interprétation des rêves », et qui sera introduite par la suite à l’ensemble la vie psychique (cf la « Quinzième Leçon d’Introduction à la Psychanalyse »). Cette théorisation est difficile à comprendre car FREUD parle de fictions fondamentales ; il parle même de mythologie à propos de la pulsion. Son objectif est de parvenir à saisir les phénomènes psychologiques par rapport aux trois dimensions : la dimension topique (selon le « lieu » où ils se produisent) ; la dimension économique (selon la quantité d’énergie mise en jeu) ; et la dimension dynamique (selon le sens, les directions, des conflits et des rapports de forces mises en mouvement). FREUD travaille là dans quelque chose qui est de l’ordre de la convention, au sens d’une convention mathématique définissant des paramètres pour un problème.
LES PULSIONS
FREUD va mettre l’accent sur le concept fondamental de la métapsychologie, le concept de pulsion (cf l’article : Psychanalyse, dans Résultats, Idées et Problèmes II). FREUD arrive au concept d’inconscient à partir du constat d’un jeu de forces perçu à travers des expériences telles que le rêve ou les actes manqués. La notion de conflit est fondamentale chez FREUD (à la différence, par exemple, de JANET, qui insiste davantage sur la synthèse, ou son défaut). Et pour FREUD, le conflit est ancré dans la pulsion.
La pulsion se présente comme double, allant dans deux directions antagonistes : il y a d’une part la ou les pulsions du moi, dites encore pulsion d’autoconservation et, d’autre part, la ou les pulsions sexuelles. Le conflit des pulsions va s’exprimer dans le scénario oedipien, avec l’intervention de l’interdit, et dans un climat tragique.
Le concept de pulsion est plus particulièrement développé par FREUD dans la « Métapsychologie », au Chapitre : « Pulsion et destin des pulsions ». Il dit lui-même qu’il s’agit, avec la pulsion, d’un concept fondamental, conventionnel, encore passablement obscur. C’est une idée présupposée et indéterminée, mais indispensable pour comprendre la dynamique psychique à l’œuvre. C’est sur cette idée que se fonde la théorie de la libido.
La pulsion est définie par FREUD comme une excitation pour (für) le psychique. C’est quelque chose qui part du corps et qui s’exprime dans le psychique. FREUD tend ici à dépasser le dualisme corps / esprit. La pulsion se situe à la limite entre le psychique et le somatique. Ce n’est pas exactement une réponse automatique à un stimulus, car la pulsion s’assimilerait alors à un instinct.
- La pulsion se caractérise par une poussée mettent en œuvre un élément moteur, une sorte de force.
- Elle se caractérise aussi par un but, qui est la satisfaction, laquelle consiste en la suppression de l’état d’excitation et de tension qui est à la source de la pulsion.
- Elle se caractérise encore par un objet : ce par quoi la pulsion va être satisfaite.
- Elle se caractérise enfin par sa source : toujours un processus somatique dans un organe.
FREUD distingue deux sortes de pulsions : les pulsions du moi, ou pulsions d’autoconservation, celles de la faim ; et les pulsions sexuelles, qui sont celles de l’amour.
Il y a en outre selon FREUD une grande diversité des pulsions sexuelles, qui ont des devenirs particuliers (les « destins » des pulsions).
Les pulsions évoluent ; elles sont susceptibles de connaître quatre « destins » :
- le retournement dans le contraire, comme dans le couple sadisme / masochisme, ou dans le couple voyeurisme / exhibitionnisme ;
- le renversement sur la personne propre, comme dans le cas de l’agressivité retournée contre soi-même (par exemple dans l’anorexie) ;
- le refoulement ;
- la sublimation.
La théorie de FREUD met en œuvre des représentants de la pulsion dans le psychisme, qui sont l’affect et la représentation. FREUD parle à leur sujet de « députés » de la pulsion dans le psychique.
Il y aura toute une problématique autour de l’affect en ce sens qu’il nous informe sur notre inconscient (cf Lacan : « L’affect ne ment jamais »). (Sur l’affect, cf A. de Mijolla).
Les pulsions vont pouvoir être appréhendées dans leurs destins. Et cette notion de destin des pulsions introduit évidemment l’idée d’un déterminisme psychique, d’une fatalité, comme si le sujet était inscrit dans un processus auquel il ne peut pas échapper. Et c’est bien ainsi que FREUD conçoit le complexe d’Œdipe : une étape du développement psychologique à laquelle tous sont soumis, comme en vertu d’une nécessité universelle. Néanmoins, s’il n’est pas possible d’échapper à une fatalité unique du psychisme, il reste qu’il existe des destins divers pour les pulsions, ce qui laisse subsister une part d’indétermination, sinon de liberté, dans la vie psychique des individus.
Le renversement de la pulsion consiste en un passage de l’activité à la passivité : le sadisme va se transformer en masochisme, mais on remarque que dans la relation sadomasochiste c’est souvent le partenaire masochiste qui déploie le plus d’initiatives : c’est lui qui va chercher son bourreau, qui n’est finalement pour lui qu’un instrument pour parvenir au but de la satisfaction. De même le voyeurisme se renverse en exhibitionnisme. Le renversement affecte le contenu de la pulsion, comme dans la transformation de l’amour en haine.
Avec le retournement sur la personne propre, on rencontre par exemple les cas d’automutilation, qui sont un retournement contre soi-même d’une agressivité interdite envers autrui : l’automutilation est alors un geste qui sert à fixer l’angoisse. L’anorexie, la dépression, sont des comportements qui retournent contre la personne propre de l’anorexique ou du déprimé une agressivité dirigée originairement contre autrui, et qui d’ailleurs agressent effectivement l’entourage, ou un objet plus ou moins présent. Le retournement de la pulsion pourra se traduire en un refus de l’affect, d’un affect ingérable, qui sera donc inversé et dissimulé. Les destins des pulsions mettent en relief des polarités fondamentales dans le psychisme : la polarité sujet / objet ; la polarité plaisir / déplaisir ; la polarité activité / passivité.
L’article sur la sublimation est le moins développé de la « Métapsychologie ». Pourtant c’est une solution pulsionnelle heureuse. Le mot et l’image en sont empruntés à la chimie, où la sublimation est le processus du passage direct d’un solide à l’état gazeux. La sublimation de la pulsion est un changement de nature. Il est question pour FREUD d’une désexualisation du but pulsionnel. Elle joue un rôle central dans le destin culturel de la pulsion (cf La Morale sexuelle civilisée et la nervosité moderne). La sublimation consiste en l’échange d’un but sexuel contre un but non sexuel, par une aptitude au déplacement qui va fournir un matériau à la culture.
Le processus porte sur l’objet de la libido, et consiste en ce que la pulsion se dirige sur un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle. La sublimation comporte un énorme enjeu, en assurant un passage du sexuel au social. (cf Le Trouble psychogène de la vision dans la conception psychanalytique, in : Névrose, psychose et perversion, pp., 161-173).
FREUD met en place le dualisme des pulsions d’autoconservation et des pulsions sexuelles. Leur opposition est d’une importance particulière pour l’explication que FREUD veut donner de la vie psychique. Il oppose ainsi la faim, qui relève du besoin, et l’amour, qui relève du désir. Dans une deuxième approche, FREUD opposera la pulsion de vie, Eros, et la pulsion de mort, Thanatos, après avoir observé que les blessés de guerre répétaient dans leur corps les actions traumatiques qu’ils avaient subies au combat, ce qui l’amènera à penser la pulsion de mort en termes de répétition.
La libido, quant à elle, est l’énergie psychique des pulsions sexuelles (FREUD parle de faim sexuelle). Les pulsions sexuelles visent à la conservation de l’espèce, alors que les pulsions du moi visent à la conservation de l’individu.
La première conceptualisation de la libido est en rapport avec la notion d’étayage. Les relations objectales (relations à l’autre) ne sont pas immédiatement libidinalisées. En ce sens, on aime d’abord la personne qui nourrit : dans la tétée, le bébé se nourrit et éprouve du plaisir ; et ce plaisir va prendre la première place. Le bébé se déplace ainsi du besoin vers le plaisir. Celui-ci s’autonomise dans la dynamique pulsionnelle. Il se séparera du besoin de se nourrir lorsque le bébé aura plaisir à sucer n’importe quel objet à cet effet. C’est là le prototype de la naissance de la libido. Le plaisir se substitue à la satisfaction du besoin (du moins dans la situation normale où le nourrisson reçoit une alimentation suffisante à ses besoins).
On voit par là qu’une pulsion de conservation est devenue une pulsion sexuelle. ( Mais cf les théories de l’attachement non étayé chez certains petits d’animaux – attachement par la vue ou l’odeur.)
Les « Trois Essais sur la théorie de la sexualité » seront le manifeste d’une théorie de la libido comme socle de l’explication métapsychologique.
Au cœur de cette théorie, on trouvera la sexualité infantile, dont FREUD fait le centre de toute une construction théorique. La sexualité infantile est prégénitale. Elle se construit par étayage sur les fonctions neurologiques essentielles. Elle est hétérogène, désorganisée, avant d’être organisée par la sexualité génitale (« sous le primat du génital ») ; elle est constituée de pulsions partielles. Pour comprendre la sexualité adulte, on aura besoin de se référer à la sexualité infantile inorganisée, aux pulsions partielles. Ce sera notamment le cas pour comprendre les perversions.
Les pulsions partielles tendent à un plaisir d’organe, d’une manière locale. Elles « travaillent » sans organisation, et vont ultérieurement se fédérer et se finaliser en vue de l’acte sexuel génital. Mais les composantes de la sexualité infantile pourront être repérées dans la génitalité.
FREUD met ainsi en relief la complexité de la sexualité humaine et la réfère à la prime enfance. Reprenant la formule du poète anglais WORDSWORTH, il affirmera avec force : « L’enfant est le père de l’homme ». Pour FREUD, la sexualité adulte n’est pas un point de départ, qui se situerait à l’adolescence, mais la reprise de la sexualité infantile. Ce qui était conçu avant FREUD comme un point de départ de la sexualité est selon lui un point d’arrivée.
FREUD propose une trame du développement psychosexuel comme fatalité et en même temps manière de traverser ce destin (de traverser le complexe d’Œdipe). Il fait voir une tension entre la liberté de se positionner par rapport à son désir, et l’exigence de la libido, le destin de la libido. Une tension entre l’universel du destin de la libido, l’universel du complexe d’Œdipe, auquel nul ne peut se soustraire, et la particularité qui marque la manière dont ce destin est affronté. FREUD en fait un point fondamental de la condition humaine.
La conception que FREUD propose de la sexualité en fait une psychosexualité. En cela, elle diffère d’une simple sexologie entendue comme un inventaire des pratiques sexuelles plus ou moins perverses. A propos de la psychosexualité, FREUD parle d’amour ; et il définit l’objectif de la cure comme la récupération de la capacité à aimer et à travailler (cf la Vingt-et-unième Leçon d’Introduction à la Psychanalyse).
Nous pouvons ici faire retour à la notion de sublimation. C’est un destin pulsionnel permettant de dériver le but sexuel vers un but désexualisé. La pulsion sexuelle peut ainsi déplacer son but sans perdre son intensité. C’est en cela que consiste la capacité de sublimation. Il s’ensuit que pour FREUD le sexuel ne se limite pas au génital.
La sublimation naît de la capacité du plaisir de se dissocier du but physiologique initial. Des objets supérieurs, plus valorisés, se substituent à la satisfaction sexuelle. De même, le sadisme pourra être sublimé ; l’agressivité sera mise au service de la culture et du soin dans la pratique chirurgicale. La sublimation ouvre la voie à des réalisations pulsionnelles exceptionnelles (cf Léonard de Vinci). On a bien remarqué que les enfants qui ont des problèmes psychologiques contraignants rencontrent des difficultés pour apprendre. Et la curiosité intellectuelle est un produit sublimé de la curiosité sexuelle.
[ Sur une question au sujet des pulsions d’agression et de la guerre, cf in « Essais de Psychanalyse », le texte de FREUD « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » (1915). FREUD écrit : « L’Etat a interdit à l’individu l’usage de l’injustice, non parce qu’il veut l’abolir mais parce qu’il veut en avoir le monopole comme sur le sel et tabac (p., 14). […..] La civilisation a été acquise par le renoncement à la satisfaction pulsionnelle et elle réclame de chaque nouveau venu qu’il accomplisse le même renoncement pulsionnel (p., 18). […..] Si l’on nous juge selon nos motions de désir inconscientes, nous sommes donc nous-mêmes comme les hommes des origines une bande d’assassins » (p., 37). Cf aussi « Warum Krieg » (« Pourquoi la guerre ? »), in « Résultats, Idées et problèmes », texte adressé à EINSTEIN au sujet de la Société des Nations.
FREUD met en « évidence la présence en nous d’une agressivité, qui n’a pas à être connotée positivement ou négativement, et qui ne fait qu’après coup l’objet d’un jugement moral ; La violence est déléguée au pouvoir pour réguler la violence des individus. ]
[ Retour aux « Trois Essais ». ]
Le cœur des « Trois Essais », c’est la découverte de la sexualité infantile, qui est apparue comme une révolution et qui a fait scandale. Publiés en 1905, les « Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité » sont certainement l’ouvrage le plus important de FREUD après la « Traumdeutung ». FREUD y défie l’opinion populaire sur l’innocence des enfants.
FREUD y propose en outre une notion élargie de la sexualité, élargie quant à l’acception du terme, quant au contenu du concept, et élargie aussi quant aux temps de sa manifestation dans la vie de l’homme en ce sens que FREUD la fait commencer avec la prime enfance. C’est une sexualité qui se développe par étapes successives jusqu’à la sexualité adulte. Celle-ci n’est pas donnée d’un seul coup dans la vue de l’individu au moment de l’adolescence : elle est longuement construite, en incluant une dimension psychique (comme on peut le voir dans le fétichisme).
La conception que FREUD se fait de la sexualité permet en outre de faire un lien et un rapprochement entre la sexualité anormale (perverse) et la sexualité normale. Les formes anormales, ou perverses, de la sexualité étaient bien entendu parfaitement connues avant FREUD et avaient fait l’objet de descriptions nombreuses dans la littérature générale ou spécialisée, mais va maintenant la décrire d’un point de vue scientifique.
Les « Trois Essais » comportent trois parties (chacune formant un « Essai ») : 1) la première partie étudie les perversions, que FREUD appelle les « aberrations sexuelles » ; 2) la deuxième partie étudie la sexualité infantile ; 3) la troisième partie étudie les métamorphoses de la puberté.
Le premier « Essai » examine l’origine infantile des perversions sexuelles, en situant cette origine au niveau du développement psychosexuel de l’individu, alors que jusque là les perversions sexuelles étaient attribuées à une dégénérescence ou à une tare constitutionnelle.
FREUD passe en revue les diverses déviations sexuelles et les met en perspective par rapport à la sexualité normale. Il établit ainsi une relation là où on ne voulait précédemment en voir aucune.
Il classe les perversions par rapport au but pulsionnel, ou encore par rapport à l’objet de la pulsion (dans l’homosexualité par exemple).
FREUD fait intervenir ensuite la notion de bisexualité (qu’il emprunte à FLIESS). Il s’agit d’une bisexualité psychique consistant en l’existence de caractères masculins et féminins en chaque homme et en chaque femme, tendances plus ou moins assimilées à l’activité et à la passivité élaborées en tendances masculines et féminines.
C’est le choix définitif d’objet qui va, selon FREUD, fixer l’identité sexuelle de l’individu. Celle-ci n’est donc pas donnée originairement mais résulte d’un parcours.
FREUD met également en évidence la notion de pulsion partielle. Il affirme que la sexualité est formée par des composantes. Les pulsions partielles sont liées à des zones érogènes particulières. Ce sont les pulsions partielles qui permettent de comprendre l’apparition des perversions sexuelles : lorsqu’une pulsion partielle est fixée dans la sexualité adulte, lorsque les pulsions partielles sont prévalentes et ne sont pas placées au service de la sexualité génitale. Les perversions se caractérisent en général par des scénarios très fixés.
La névrose, selon FREUD, est pour ainsi dire le négatif de la perversion (au sens photographique). FREUD utilise aussi la métaphore du fleuve dont le courant obstrué se répand hors du cours normal dans des voies de dérivation en amont de l’obstacle. La perversion met en acte ce que la névrose ne fait que fantasmer. Souvent, le pervers est très bien adapté socialement. La perversion protège de la névrose.
La prédisposition à la perversion n’est pas exceptionnelle selon FREUD mais elle est un fait constitutionnel normal. Tout homme a des prédispositions à la perversion. Il y a une prédisposition perverse polymorphe, qui est normale, et qui deviendra une perversion dans certaines circonstances. Ceci amène FREUD à affirmer qu’il y a une potentialité perverse chez l’enfant.
Dans le deuxième « Essai », FREUD aborde donc la sexualité infantile. Il accorde tout d’abord une importance particulière à l’amnésie infantile, qui crée la difficulté de reconnaître l’existence de la sexualité infantile. Pour FREUD, cette amnésie provient du refoulement, qui est sans doute un phénomène typiquement humain. Ce refoulement provient de l’éducation et d’obstacles internes au sujet suscitant pudeur, honte ou dégoût ; Il s’agit là pour FREUD de «digues psychiques » qui sont des expressions du refoulement.
FREUD montre un développement en deux temps de la sexualité. Au stade de la sexualité infantile, qui fait l’objet d’un refoulement, succède une période de latence (laquelle est mise à profit par l’école pour les apprentissages), puis un réveil du sexuel à l’adolescence. Au cours de la période de latence, les forces pulsionnelles se détournent des buts sexuels vers d’autres buts. C’est la période de latence qui met en œuvre la sublimation.
En quoi consiste donc la sexualité infantile ?
Au départ, il s’agit de la tétée du nourrisson. C’est pour FREUD la base du désir sexuel. FREUD parlera même de rapport sexuel dans la tétée. Le plaisir s’y autonomise par l’étayage sur la satisfaction du besoin de se nourrir. FREUD parle à ce propos de « prime de plaisir » ou de « petit plaisir » (Lustchen). Il s’agit là d’une sexualité autoérotique avec une dimension rythmique, où l’on peut reconnaître les traits de la masturbation. FREUD distinguera ainsi la phase de l’onanisme du nourrisson, une phase masturbatoire vers les trois ou quatre ans, et une phase de reprise de la masturbation à la puberté.
Le corps de l’enfant a un potentiel érogène (les enfants se touchent l’oreille, par exemple) ; et ces potentialités vont s’organiser progressivement sous le primat du génital.
FREUD s’arrête particulièrement aux théories sexuelles infantiles. Il remarque que la sexualité occupe beaucoup les enfants. Leur curiosité s’oriente principalement sur la question de savoir comment on fait les enfants, suscitée le plus souvent par la naissance d’un autre enfant. (Les enfants questionneurs ne se satisfont pas en général des réponses qui leur sont faites et il ne convient pas de leur donner des informations, mêmes exactes, d’ordre technique, à ce stade trop précoce de leur évolution psychologique. Et il convient de laisser leur imagination se déployer.)
FREUD considère ensuite les stades de développement de l’organisation de la sexualité. A la différence de la sexualité animale, la sexualité s’organise. A ce sujet, les « Trois Essais » ont été sans cesse remaniés par FREUD. Sa conception des stades de développement n’a été précisée par FREUD qu’en 1915. Il s’agit d’une organisation de la libido en stades successifs, au cours desquels la sexualité s’organise autour de zones érogènes prévalentes : 1) le stade oral ; 2) le stade sadique anal ; 3) le stade génital. En 1923, FREUD ajoutera le stade phallique, avec le primat du phallus selon lequel un seul type d’organe sexuel est reconnu par les deux sexes (le pénis et son pendant féminin le clitoris) ; Les stades de développement de la sexualité vont devenir des éléments, vont former des strates permanentes, dans le psychisme humain, à l’intérieur duquel oralité et analité demeurent sous la sexualité génitale.
Dans le troisième « Essai » sont étudiées les métamorphoses de la puberté. La puberté se caractérise par la maturité psychologique, le changement du rapport à l’objet, et l’accès au stade génital de la sexualité.
Le désir, né des pulsions, est adressé à un objet extérieur. C’est alors que se produit le détachement de l’infantile. L’objet se constitue comme tel, alors que dans la tétée, par exemple, qui met en contact la bouche du nourrisson avec le sein de la mère, il n’y a pas chez le bébé de perception de l’autre comme une personne, ni une perception de soi comme tout, le sujet ne se constituant peu à peu que par la frustration.
A la puberté, l’adolescent se détourne des objets familiaux et s’adresse à des objets extérieurs au cercle de famille et à des objets totaux. Il passe de l’objet partiel à l’objet total.
Les aspirations sexuelles sont organisées, rassemblées, sous le primat du génital, et adressées à une seule personne.
Il est rare, selon FREUD, que cette intégration s’effectue si facilement ; et les difficultés de cette intégration vont constituer un problème majeur de la vie de l’adulte. Pour FREUD, tous les troubles pathologiques de la vie sexuelle sont en effet à considérer comme des inhibitions d’une phase du développement sexuel.
Les « Trois Essais » mettent en place une théorie de la libido fondée sur la théorie pulsionnelle. Ils sont au centre d’une construction théorique plus vaste.
La sexualité infantile y est décrite comme prégénitale, se développant par étayage, et composite. Les pulsions y sont explosives et anarchiques parce que les pulsions partielles travaillent sans organisation.
A la puberté, la génitalité fédère (ou synthétise) les pulsions autour de l’acte sexuel, au service de la reproduction.
L’influence, persistante, de la sexualité prégénitale permet de comprendre les aléas et les aberrations de la sexualité génitale adulte. Ainsi que de comprendre le rapport à l’objet.
La construction psychique du sujet est fondamentale dans le développement de la sexualité, d’où l’idée de psychosexualité. La sexualité humaine se construit en deux temps, et, contrairement à la sexualité animale, devient ainsi relativement indépendante du caractère strictement biologique de l’individu, relativement indépendante du déterminisme biologique.
[ Le cas est rapporté d’un patient en analyse, atteint d’un cancer et devant subir l’ablation de nombreux organes dans l’abdomen, et qui parle d’ablation de l’utérus. Ce lapsus est interprété comme un rejeton, dans le psychisme d’un homme déjà âgé, de la curiosité sexuelle infantile. ]
Les « Trois Essais » ont suscité de nombreuses réactions hostiles.
- FREUD a été accusé de pansexualisme, de réduire tous les comportements humains au sexuel. A quoi FREUD répond que le sexuel ne se réduit pas à la sexualité génitale.
A travers la sexualité infantile, ce qui est décrit, c’est une certaine relation aux autres, au monde, et à nous-mêmes. On pourrait dire à ce sujet que le bébé tète le monde. Et qu’un certain type d’érotisme et de rapport à l’objet s’instaure en conséquence dans son psychisme. FREUD fait du nourrisson s’endormant après la tétée le modèle de la jouissance, de la plénitude de toute jouissance.
- Les « Trois Essais » ont aussi donné lieu à l’expression d’un refus de l’inconscient, d’un refus du déterminisme inconscient de la sexualité humaine.
C’est en 1915 que FREUD introduira la notion d’organisation de la libido en étapes successives, la notion de stades.
Les stades correspondent à des zones érogènes. FREUD distingue successivement le stade oral, le stade sadique anal, et le stade génital. Il introduira plus tard le stade phallique entre le stade anal et le stade génital. Avec la notion de stades de la libido, on voit apparaître l’idée d’une progression depuis les stades prégénitaux jusqu’à la sexualité génitale. Et c’est l’Œdipe qui assure le passage à la sexualité génitale.
Dans la première version des « Trois Essais », cependant, le complexe d’Œdipe n’apparaît pas. FREUD en fera ensuite l’organisateur central de la vie psychique, qui va permettre de structurer l’identité sexuelle de l’individu. Pour FREUD, ce complexe est universel. Dans une note ajoutée en 1920 au texte des « Trois Essais », Freud affirmera : « Tout être humain se voit imposer la tâche de maîtriser le complexe d’Œdipe ».
Il y a du déterminisme dans la sexualité humaine ; mais le parcours que doit effectuer chaque individu à travers le complexe d’Œdipe peut varier de l’un à l’autre. Seule la trame du complexe est imposée à tous.
Le complexe d’Œdipe se retrouve au cœur de la psychopathologie. C’est pour FREUD le complexe nucléaire des névroses. Et FREUD mettra vingt ans à en élaborer la théorie complète.
Au sujet de la conception freudienne de la sexualité, Elisabeth ROUDINESCO parle d’une organisation évolutionniste de la sexualité. Ce qui est à l’œuvre, c’est un développement psychoaffectif. Et nous pouvons noter au passage que la théorie psychologique de FREUD ne se déploie que dans le domaine de l’affectivité, à la différence par exemple de celle de PIAGET, qui s’intéresse au développement de l’intelligence des enfants. Ce développement psychoaffectif passe par des paliers d’organisation, enchaînant des problématiques successives (orales, anales, etc…).Chaque stade va demeurer présent, avec ses problématiques, dans l’organisation du psychisme de l’individu adulte : on sait bien, par exemple, que les difficultés de l’alcoolisme ou du tabagisme sont à rapporter aux problématiques du stade oral de la libido. FREUD parlera du psychisme humain comme de l’empilement de couches géologiques ; il emploiera aussi la métaphore des migrations humaines laissant successivement des traces durables dans les mœurs, l’habitat et la culture d’un territoire.
C’est à propos du développement psychoaffectif que FREUD introduit les notions de fixation et de régression, en montrant que la libido peut s’attacher fortement à un certain mode de satisfaction. FREUD parle à ce sujet de « cristallisation » ou de « viscosité » de la libido. C’est la fixation qui ouvre la possibilité de la régression ultérieure vers des stades antérieurs du développement psychosexuel. C’est ainsi que les mélancoliques, dans la mélancolie stuporale, peuvent en venir à l’encoprésie. Certains enfants sont sujets à la régression à l’occasion de la naissance d’un petit frère. Aucun stade d’organisation de la libido n’est purement et simplement dépassé. Chaque thématique active, liée : 1) à un certain type