L'appartenance, la vérité et la transcendance
dans l'œuvre de John Rawls
Par Vivien Hoch
SOMMAIRE
I) Le projet rawlsien
1) Les sources kantiennes de Rawls (le déontologisme)
2) L'idée d'un libéralisme politique
- Du rejet des principes utilitaristes
3) Le projet rawlsien de la justice et ses procédés
- La situation originelle
- L'élément théorique qui préside à l'élaboration de la situation originelle
II) leS DOCTRINES COMPRÉHENSIVES
1) Les doctrines compréhensives
2) Du côté des doctines compréhensives raisonnables
- L'exemple des relations entre l'Église catholique et des sociétés démocratiques contemporaines
- Les difficultés factuelles inhérentes au libéralisme politique : la provocation passive à l'indifférentisme dûe la négligence théorique volontaire du concept de fin dominante
- Le problème de la consistance éducative dans une société libérale
3) Les solutions rawlsiennes
- Le concensus par recoupement
- La question de la tolérance dans le libéralisme politique
- Le concept de raison publique
- Le "match de Basket-Ball"
II) le problème métaphysique en politique
1) Lecture historico-métaphysique de la philosophie politique "pré-rawlsienne"
2) De la recherche rawlsienne d'intermédiaires
" Tant que je ne sais pas ce qu'est le juste, je saurais encore moins s'il s'agit d'une vertu ou non, et si celui qui la possède est malheureux ou heureux. "[1]
Nous, philosophes contemporains, nous ne laisserons pas notre "père" Socrate dans l'expectative sur cette question ; du moins nous n'avons pas le droit de ne pas tenter d'y répondre, si philosophes nous prétendons être. Nous ne laisserons pas une question apparemment si grave qui touche si directement à ce qui peut nous rendre heureux ou malheureux dans les sphères du mystérieux, de l'indécidable, du déjà-décidé ou du relatif. Il est heureusement des êtres tels que John Rawls à qui, malgré le fait qu'il nous ait quitté pour une autre Société il y a peu, nous pouvons adresser nos questions et qui a pris la peine de réfléchir profondément au problème central du juste d'une façon adéquate avec le milieu dans lequel nous vivons, qui n'est plus ni celui des grecs ni celui des médiévaux. Le contexte politique contemporain, qui est celui dans lequel Rawls a vécu et celui dans lequel nous vivons encore, à peu de choses près, n'échappe pas et ne peut pas échapper à cette question, ne serait-ce que par l'émergence de nouvelles formes de communautarisme, de relativisme idélogique, de revendications sociales et, en général, de pluralisme doctrinal, qui ont surgi au cœur de nos sociétés il y a peu. C'est précisément à partir de ce constat que John Rawls a élaboré sa théorie de la Justice et qu'il a cherché des solutions.
John Rawls a inauguré une toute nouvelle tentative d'inscrire le juste comme fondement du politique, au moyen d'une méthodologie particulière. Et il exclue précisément le rôle eudémonico-personnel du juste que suggère notre citation de Socrate. Il ne s'agit pas d'une vertu propre à un individu, apte à le rendre heureux (comme le suggère Platon dans ce passage) ou une vertu « communautaire », qui ne reçoit son effectivité que dans la polis (Aristote), mais une vertu sociale construite par les individus eux-mêmes, et par conséquent articifielle et déliée de toute conception philosophico-religieuse particulière, car elle part d'une équité absolue, se réalise par une procédure déontologique et doit finir à une équité découverte par l'intermédiaire du choix des principes de la justice que doit garantir les institutions civiles. Cette thèse suppose, dans sa mise en oeuvre, tout un pan méthodologique du politique qui exclut tout rôle de l'éthique, mais qui doit en permettre le maintien. Ce qui nous préoccupera principalement, c'est de déceler les conséquences politiques et surtout extra-politiques que la mise en œuvre de la justice comme équité implique à tous les degrés éthiques du vivre en commun.
Le projet de John Rawls se détermine d'une part sur la nécessité de fonder la sphère politique sur la volonté libre des sujets, et ainsi par-là de laisser la liberté, l'égalité et le principe de justice comme en-deçà de la générations contractualiste de l'ordre social, et d'autre part de fonder ce dernier sur ces mêmes principes, savoir : liberté (comme autonomie, au sens kantien), égalité et justice, par un processus de construction collective et indépendante de toute identité communautaire. En se positionnant ainsi entre les théories contractualistes et la morale kantienne, Rawls met à jour un "système" procédural du politique qui tente de respecter avant tout l'équité, l'égalité et la liberté de tous les individus, quels qu'ils soient, et quels que soient leurs interêts propres (qui seront également pris en compte et considérés individuellement) tout en intégrant tous ces individus dans le processus d'engendrement du politique et du juridique institutionnel et théorique, et en maintenant certaines caractéristiques du monde politique contemporain (comme l'économie de marché, par exemple). Ce projet écarte d'emblée tout fondement métaphysico-anthropologique à la génération et au maintien de la société civile : la société, si elle se veut respectueuse de tous les points de vue, ne peut se référer à une doctrine compréhensive particulière, au détriment des autres.
La principale motivation du libéralisme politique nous semble donc être la suivante : aux vues de ce que l'on appelle le pluralisme (raisonnable ou non), c'est-à-dire la multiplicité des convictions, des attachements, des conceptions personnelles ou communautaires qui forment la société, cette dernière ne formant donc plus un tout unifié autour de valeurs communes, John Rawls a tenté d'organiser le politique sur et à partir de ces faits. En effet, il n'y a plus de valeurs politiques (républicaines, démocratiques, etc…) qui réunissent tous les citoyens et qui provoquent leur consentement. Chacun reste comme "groupé" dans sa communauté d'appartenance, de quelque nature qu'elle soit, et la nation n'est plus (ou peu) une valeur primordiale. Cela provient de ce que la distinction entre sphère privée et sphère publique qu'a provoqué le libéralisme, a, laissant de côté la question du bien, conféré à la sphère politique une dimension neutre éthiquement, et par là même ne pouvant pas provoquer l'engouement passionné que provoque les religions ou les théories politiques. "J'estime ainsi, dit Rawls, qu'une société démocratique n'est pas, et ne peut pas être, une communauté (c'est-à-dire un corps de personnes unies dans l'affirmation d'une même doctrine)." et, plus loin : "la philosophie politique peut tenter de nous réconcilier avec ce fait".[2] C'est donc en vue d'une réconciliation profonde de la société que John Rawls a travaillé, afin de dépasser le grave – et contemporain – problème de "savoir comment une société juste et libre est possible dans des conditions de conflits doctrinaux profonds sans espoir de solution"[3]. Voilà, à ce qu'il nous semble, ce qui est le cœur du problème de Rawls, et c'est cette réconciliation qu'il recherchait dans son travail.
Il nous semble déceler également une deuxième motivation, d'ordre plus contextualisé. Il s'agit, à notre avis, dans le projet de Rawls, de garantir une certaine équité sociale dans le libéralisme économique actuel, critiqué souvent comme étant la cause de nombreuses injustices à tous les niveaux, et présenté souvent comme irréconciliable avec la justice et l'équité entre les individus, entre ceux qui ont plus et ceux qui ont moins de biens.
C'est à partir de ces problématiques que John Rawls se met à la recherche d'un vivre-ensemble fondé socialement de manière absolument équitable. D'où l'idée d'une conception politique de la justice comme indépendante de toute doctrine particulière, sans prises avec une conception qui disqualifierait ceux qui ne l'adopte pas, en respectant intégralement les opinions des citoyens et sans hiérarchie des fins communes. Ainsi la société politique doit englober toutes les fins de l'existence humaine. Elle se « contruit » par un "constructivisme politique" où tous les individus, mis dans une situation originelle, s'accordent sur les principes de la justice.
I) Le projet rawlsien
1) Les sources kantiennes de Rawls (le déontologisme)
Le courant dit déontologiste, se situe dans le prolongement des thèses morales de Kant. En reprenant la distinction philosophique entre les règles pratiques matérielles et la loi morale formelle, c'est-à-dire entre les principes matériels (inclinations sensibles, penchants divers, sensibilité, etc…) et principes formels (loi morale, rationnalité pure) de la moralité, ces derniers se fondant sur une pure idéalité transcendante. Pour plus de clareté, nous présentons le tableau ci-dessous :
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BIEN |
JUSTICE |
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KANT |
PRINCIPES MATÉRIELS (sensibilité) |
PRINCIPES FORMELS (rationnalité) |
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DÉONTOLOGISTES |
ETHIQUE |
MORALE |
Le terme "éthique" recouvre donc tout ce qui a trait aux caractéristiques propres d'un individu, c'est-à-dire les penchants sensibles qui lui sont propres, par exemple s'il apprécie les boissons alcoolisées ou les femmes, etc…, mais aussi les convictions personnelles, religieuses, spirituelles, politiques ou autres, ainsi que tout ce qui le place dans une situation sociale particulière, savoir s'il est marié ou non, quel métier il exerce, etc… Tout cela représente l'éthique de l'individu, à savoir tout ce qui le particularise et le différencie des autres individus, et qui a trait notamment à tout ce qui tient à la sensibilité[4]. L'éthique, puisqu'elle recouvre ce qui a trait aux conceptions personnelles, et puisqu'il y a diverses conceptions du bien, ce dernier tiendra à l'éthique. Le terme "morale" recouvre lui, tout ce qui touche à des principes rationnels qui fondent, en dehors de la sensibilité, ce qui touche à l'équitabilité et à la justice entre les individus.
Nous verrons plus loin que Rawls déplace les doctrines compréhensives dans la sphère éthique, c'est-à-dire que leur adhésion ne recquiert qu'un acte individuel, et que l'individu social, qui est représenté par la sphère morale, est un être purement dépouillé de toute imbrication avec une doctrine compréhensive.
2) L'idée d'un libéralisme politique
Le fondement historique du libéralisme est l'émergence de la question de la liberté de conscience et de la tolérance lors des guerres intra-européenne de religion au XVIème siècle notamment. La liberté de conscience, conçue originellement comme un rempart aux guerres de religions, afin de procurer une stabilité politique à travers une multiplicité de convictions, a provoqué les courants philosophiques utilitaristes et libéraux. Le libéralisme prend pour acquis cette caractéristique fondamentale de la liberté de conscience, mais il a compris qu'elle ne peut se maintenir effectivement en dehors d'une conception de la société politique qui, tout en se constituant à partir d'elle, permet de la faire subsister. De sorte que la question principale qui surgit lorsqu'on pense la possibilité de cette société politique dans les républiques constitutionnelles démocratiques actuelles est la suivante : "Comment peut-il exister, de manière durable, une société juste et stable de citoyens libres et égaux qui demeurent cependant profondément divisés entre eux par des doctrines raisonnables, qu'elles soient morales, philosophiques ou religieuses ?"[5]. Ou comment bâtir une justice sociale sur des individus ayant une multiplicité de convictions sur ce qu'est le Bien et leur bien en particulier ? C'est-à-dire : comment respecter l'éthique personnelle de chaque individu, étant donné que "chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice" ?
Toute cette problématique (contemporaine) se résume en fait à la question du juste et de la justice[6] en tant qu'ordonnatrice de la société, ou, pour résumer au maximum, à l'ordre de la société :" son rôle pratique [à la philosophie politique] provient de la nécessité de trouver une solution au problème de l'ordre"[7]. Et bien entendu, Rawls ajoute que "les sociétés existantes sont rarement bien ordonnées en ce sens, car ce qui est juste et injuste est habituellement objet d'un débat. "[8] L'idée de libéralisme politique est celle d'inscrire à la base de la société politique ce débat sur les principes de juste, auquel tous les citoyens participent afin qu'aucun d'entre eux ne soit lésé ou extérieur à cette société politique. À partir de cette genèse du consensus, les citoyens ont donc toutes les raisons de partager la conception de la justice de leur société.
Du rejet de la théorie utilitariste
Notons qu'il est impossible, dans une théorie libérale de la justice telle que celle de Rawls d'accepter les principes de l'utilitarisme. En effet, les utilitaristes ne considèrent pas, dans leur réflexion politique, l'inviolabilité absolue des individus (qui est l'axiome du libéralisme) dans leur recherche de principes constitutifs de l'objectivité que recquiert la société (qui aboutit par exemple au principe d'utilité commune). Un principe qui doit appliquer à la société un principe d'utilité commune le retire de cette même société prise comme un agrégat d'individus et « viole » par conséquent le fait que l'inviolabilté de l'individu est prioritaire par rapport à la société[9]. Notons que ce fait illustre particulièrement bien les analyses de Louis Dumont, qui accentue dans sa réflexion, le « clivage théorique » entre les conceptions politiques holistiques et individualistes[10].
3) Le projet rawlsien de la justice et ses procédés
"La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée"[11]. En comparant explicitement le principe principal de la pensée spéculative à celui du politique, Rawls nous montre qu'il va tenter de bâtir une théorie politique. Et s'il fait de la justice le principe du politique, au même titre que la vérité est celui du théorique, c'est bien qu'il a en vue de fonder la justice dans le politique tout autant que la vérité est fondée dans les systèmes spéculatifs, c'est-à-dire à titre de principe fondamental, absolument inévitable, presque comme un axiome mathématique. En effet, tout aussi bien que personne ne pourrait spéculer rationnellement sans avoir comme postulat fondamental le principe de vérité, la justice doit être également à la base de toute démarche du politique, comme précédant tout acte et tout acte la supposant. La justice devient le principe dont on ne peut se passer, et dont on ne peut modifier quoi que se soit, sans bouleverser le système tout entier (c'est le propre des principes axiomatiques) : "étant les vertus premières du comportement humain, la justice et la vérité ne souffrent d'aucun compromis."[12]
Nous noterons également que Rawls, au début de son ouvrage Théorie de la justice, ne parle pas quant à la justice de principe mais de vertu. C'est qu'il faut comprendre ce qu'il entend par le lien entre justice et vertu : "Car, une fois établis les principes de la justice, et du juste, on peut les utiliser pour définir les vertus morales comme dans n'importe quelle autre théorie"[13]. Car les vertus sont des dispositions à agir selon un principe. Et ce principe est celui de la justice. Par conséquent, lorsque Rawls dit que la justice est la vertu des institutions sociales, il entend par là que les institutions doivent obéir au principe de justice ; de même que le système théorique doit obéir au principe de vérité s'il ne veut pas se dégrader jusqu'à tomber dans l'incohérence, auquel cas il ne serait plus un système. Le "sens" propre de la justice demande donc une connaissance théorique de ce qu'est la justice en ses principes : "Nous ne comprenons pas notre sens de la justice, dit Rawls, tant que nous ne savons pas, d'une façon quelque peu systématique, ce que sont ses principes."[14] La construction de la justice comme équité passe par l'établissement de ses principes par des individus coopérants dans une situation originelle d'égalité. Cela passe notamment par la notion de voile d'ignorance, à savoir que chacun garde toutefois en vue ses objectifs de vie.
La situation originelle
Rawls imagine une situation originelle où chacun mettrait en œuvre, de façon équitable et raisonnable, les principes sur lesquels se fonderont la justice. Elle est "une situation purement hypothétique, définie de manière à parvenir à une certaine conception de la justice"[15]. À la manière du concept méthodologique d'état de nature des contractualistes, Rawls fait jouer cette situation originelle afin de rechercher l'accord originel qui fonde les principes de justice. Comme un "statut quo" originel qui assure l'équité du choix des principes. Chacun doit avoir ses raisons pour être d'accord avec les principes de la justice qui vont être contractés. Citons Hobbes : "puisque c'est volontairement que la société est contractée, on y cherche l'objet de la volonté, c'est-à-dire ce qui semble bon à chacun de ceux qui y entrent"[16]. Reprenant cet argument, Rawls affirme : "De même que chaque personne doit décider, par une réflexion rationnelle, ce qui lui semble être son bien, de même un groupe de personnes doit décider, une fois pour toute, ce qui doit être tenu pour juste et pour injuste."[17] Cette décision doit se prendre dans la situation originelle, qui met les individus dans un contexte de pure égalité à tous les niveaux, jusqu'à écarter les dons naturels, intellectuels, personnels, de catégorie sociale, de religion et de conception du bien. Toutefois, chaque individu garde à l'esprit ses avantages propres. Cette méthode qui "met de côté" toute caractéristique personnelle s'appelle le voile d'ignorance. Rawls recherche principalement l'équité de la situation initiale qui va "construire" les principes de justice. Elle servira de moyen de justification pour le pouvoir en place, et permettra de comprendre le schème de coopération entre les citoyens et entre les doctrines compréhensives.
Une citation de Taine[18] nous aide à comprendre ce qu'est l'individu placé dans la situation originelle de Rawls : « hommes abstraits qui ne sont d'aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique..., absolument semblables entre eux..., tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans traditions, sans habitudes, comme autant d'unités arithmétiques, toutes séparables, toutes équivalentes ». Nous rappelons cependant que l'individu placé sous le voile d'ignorance garde ses intérêts propres en ce que chacun garde ses projets de vie propre.
L'élément théorique qui préside à l'élaboration de la situation originelle
Ce concept méthodologique de voile d'ignorance permet d' « exclure la connaissance de ces contingences qui sème la discorde entre les hommes et les conduit à être soumis à leurs préjugés »[19]. La politique est le lieu par excellence où la multiplicité se confronte à la recherche de principes communs. Or, depuis les débuts de la réflexion politique, ce problème demeure. Chaque individu est pris dans des contingences d'ordre social, psychologique, pathologique, ou autres. Ces éléments permettent de construire son identité dans le politique et déterminent en partie ses orientations et ses choix politiques. Le voile d'ignorance permet d'outrepasser ces éléments afin d'accorder tout le monde en deça de leur effectivité. Ainsi les membres de la polis se seront donnés des lois par eux-mêmes selon un principe proche de l'autonomie kantienne, qui se situe comme en dehors des éléments contingents de la phénoménalité de l'individu, dans le « monde » de la liberté. « Kant soutient qu'une personne agit de manière autonome quand les principes de son action sont choisis (...) comme adéquat avec sa nature d'être rationnel et libre. Ces principes ne sont pas choisis en fonction de sa position sociale ou de dons naturels, ni en fonction de la société dans laquelle il vit. »[20]. Ce concept de position originelle et celui de voile d'ignorance repose donc en grande partie sur des fondements kantiens.
L'idée d'une société bien ordonnée
Après avoir choisis de façon rationnelle les principes de la justice, les individus peuvent vivre dans une société régie par cette conception publique de la justice. Rawls appelle ce type de société une "société bien ordonnée". Elle comporte trois aspects[21] :
1- Que "tout le monde accepte la société, et sait que chacun des autres accepte"
2- Qu'il "faut une connaissance publique de ces principes" (auy moyen, par exemple, de l'éducation et de la publicité)
3- Que "les individus ont un sens de la justice normalement effectif et agissent en conséquence".
Cette définition de la société est "bien idéalisante" pour Rawls, en ce qu'elle représente la société à laquelle il se réfère dans ses réflexions. Nous devons donc garder ces éléments à l'esprit avant d'étudier de plus près les relations de la société libérale de Rawls avec les doctrines compréhensives, les théories métaphysiques, réalistes et quelques problèmes particuliers.
II) LES DOCTRINES COMPRÉHENSIVES
1) Les doctrines compréhensives
La pensée de Rawls évolue dans une problématique du type : comment s'accorder sur des principes de justice entre les diverses conceptions du bien ? Ou encore, comme le dit Rawls lui-même : "comment la théorie de la justice comme équité peut-elle utiliser des idées du bien sans affirmer la vérité de telle ou telle doctrine compréhensive ?"[22]
Les doctrines compréhensives ou englobantes sont des doctrines qui concernent tous les aspects de la vie d'un individu, telles que les religions. Ces doctrines telles ne sont pas autonomes[23], elles sont hétéronomes, c'est-à-dire qu'elles revendiquent dire ce qui est d'une façon directe et elles ne peuvent donc pas souffrir de compromis quant à ce qu'elles revendiquent. Rawls accepte ces doctrines en tant qu'elles-mêmes acceptent les deux principes de justice afin de pouvoir s'exprimer librement dans l'espace public, ce qu'il exprime en parlant de leur "droit à faire partie de la raison publique". Ces doctrines sont dites "raisonnables" en ce que les personnes qui les ont adoptées, sont elles-mêmes raisonnables, ou supposées l'être. Il est surprenant, cependant, qu'il existe autant de doctrines raisonnables qui soient soutenues par autant de gens raisonnables, "étant donné que nous aimons à voir que la raison nous conduit à la vérité et que la vérité est une" [24] Nous noterons le rôle ambiguë des doctrines non-raisonnables ou intolérantes : elles ne changent pas le contenu des principes de la justice, mais elles ne sont pas les "bienvenues" dans la société démocratique.
La société ordonnée n'est ni une communauté, ni une association, contrairement aux doctrines compréhensives. Le terme communauté désigne une association d'individus partageant la même conception du bien et une même fin. C'est le cas, par exemple, de l'Église catholique. Or il n'en est rien pour la société civile. Nous avons vu que l'idée de libéralisme chez John Rawls ne peut se référer à une conception particulière et l'imposer à tous ses membres. De plus, la théorie de la justice comme équité doit assurer son statut indépendant par rapport aux doctrines raisonnables.
Rawls pousse sa vision de la démocratie libérale jusqu'à faire trois analyses sur l'existence des doctrines compréhensives dans la société civile. Premièrement, leur existence dans une société démocratique est un plus qu'un fait social ou politique, mais un trait essentiel de celle-ci : c'est le fait du "pluralisme raisonnable" ; deuxièmement, une doctrine compréhensive ne peut se maintenir comme autorité suprême dans la sphère publique sans s'imposer par la force, ainsi, par exemple, Rawls affirme que "l'Inquisition n'était pas un accident" ; troisièmement, le régime démocratique ne doit sa subsistance que grâce à des citoyens actifs et qui se sont accordés sur les principes de la société et du juste[25]. C'est pouruoi, dans Libéralisme politique, Rawls dit qu'une doctrine compréhensive est rationnellle quand elle ne cherche pas à utiliser le pouvoir public à ses fins[26].
2) Du côté des doctrines compréhensives raisonnables
Un autre type d'interrogation naît des thèses soutenues par Rawls, car il reste maintenant à savoir si, du côté des doctrines compréhensives, ce genre de « compromis » politique peut être accepté.
L'exemple des relations entre l'Église catholique et des sociétés démocratiques contemporaines
Prenons l'exemple éclairant qui va nous permettre de comprendre ce problème : celui des relations entre l'Eglise catholique Romaine et les sociétés modernes. L'Eglise catholique est ce que John Rawls appelle une doctrine compréhensive. Ce qu'elle professe est considéré par ses membres comme étant vrai, c'est-à-dire comme coïncidant avec la réalité. Or l'Eglise donne des directives morales, voir intervient dans le domaine politique. De plus, elle considère que Dieu, comme Il est la Justice, il la provoque dans les âmes humaines et ces dernières ne peuvent s'en passer. Le saint Père Benoit XVI dit, dans son discours à l'épiscopat latino-américain, en 2007 : "En d'autres termes, la présence de Dieu, l'amitié avec le Fils de Dieu incarné, la lumière de sa Parole, sont toujours les conditions fondamentales pour la présence et l'efficacité de la justice et de l'amour dans nos sociétés." [27] On le voit : l'Eglise catholique professe, en la personne du Pape, que le juste ne peut être bâti que sur Dieu, son Fils et sa Parole. Cette conception du juste dans les sociétés n'est pas une réalité, une fin éthique, une conception du bien poursuivie individuellement ou collectivement dans une communauté : pour les catholiques, c'est la réalité ; elle vaut tout aussi bien pour ceux qui la professe que pour ceux qui ne la professe pas ; elle pose la question de la tolérance, et celle de Rousseau : « comment vivre à côté d'individus que je considère comme damnés ? ». Elle ne peut donc apparemment pas se concilier avec une conception purement constructiviste, qui s'est batit non sur la réalité d'un Dieu Vivant et de sa Parole, mais sur un accord équitable du juste, avec comme critère le seul fait que ce qui est résultera sera juste, et comme argument l'absolue égalité et liberté des individus. Il ne peut donc en résulter que des conflits entre la conception du juste de l'Eglise et celle de la société qui a "construit" le juste d'après un processus équitable et donc autonome par rapport à toute conception déterminée. Une doctrine compréhensive telle que l'Eglise peut sentir ses thèses comme étant dévaluées dans une telle conception de la société. Elle devra surement conceder certains points concernant le vivre-ensemble. Nous avons ainsi évalué le danger de telles doctrines pour la théorie de la justice. Il nous faut maintenant déceler et discuter la solution proposée par John Rawls.
Les difficultés factuelles inhérentes au libéralisme politique : la provocation passive à l'indifférentisme dûe la négligence théorique volontaire du concept de fin dominante
Rawls définit le bien personnel comme la réussite du projet de vie rationnel de l'individu, de quelque nature qu'il soit[28] (tout en respectant, au court de sa réalisation, les principes de justice qu'il a choisit). Laissant donc à l'individu le système de moyens rationnels pour atteindre ce but (qui n'est pas forcément identifiable avec le bonheur tel qu'il est présenté par les doctrines hédonistes), et en concentrant le but de la société politique comme ayant uniquement le rôle d'assurer et de préserver toutes les conditions succeptibles de favoriser – ou du moins permettre et ne pas entraver - sa mise en oeuvre, Rawls semble négliger deux faits qui s'imposent à l'expérience politique du libéralisme : une certaine provocation passive à l'indifférentisme dûe en grande partie à la volonté de ne pas privilégier un concept de fin dominante plus qu'un autre. La fin dominante que prone les institutions a toujours eu un rôle régulateur dans la société, à savoir qu'elle organisait de façon hierarchique les aptitudes de chaque individu vers une fin dominante. Par exemple, la fin dernière pronée par saint Thomas d'Aquin, savoir celle du salut de l'âme, était le principe régulateur de toute la société médiévale, qui ne trouvait de justification à bruler les hérétiques et à convertir des peuples entiers qu'en fonction de cette fin, par exemple. La société toute entière, et chaque individu en particulier semblaient n'orienter leur vie qu'en fonction de cette fin. C'est pourquoi l'on parlait plus volontiers à propos de la société de communauté, c'est-à-dire de société dans laquelle tous les membres organisaient leurs taches de façon à remplir cette unique fin.
Or une société fondée sur la théorie libérale est tout autre. Cette fin dernière commune régulatrice des rôles et des taches, aussi bien matérielles que spirituelles, n'existant plus dans la conception de la société, les individus qui la composent semblent 1° avoir éparpillés leurs fins en fins poprement individualistes et multiples 2° avoir des fins moins hautes que celles que se proposaient les hommes en communauté, autour de valeurs communes.
Ce problème ne semble pas être envisagé directement par John Rawls. Cependant, en rappelant à de nombreuses reprises que le système social n'est pas indifférent face aux doctrines compréhensives mais bien plutôt qu'il doit leur permettre de se développer et de s'épanouir tout en respectant les principes de tolérance et de la justice, Rawls semble ne pas le négliger tout à fait, et nous laisse même penser, à sa lecture, que l'indifférentisme absolu que prone la laïcité française n'est pas en adéquation avec la théorie rawlsienne.
Le problème de la consistance éducative dans une société libérale
L'éducation joue un rôle prépondérant dans le principe de différence : elle permet « de corriger les contingences dans le sens de plus d'égalité. »[29] Elle joue également un rôle dans le principe de paternalisme, à savoir que celui qui doit décider pour un autre ce qu'il ferait le fait en conséquence de son éducation et peut mettre également en oeuvre cette dernière. Notre question porte sur le contenu des enseignements en tant qu'ils ne peuvent, selon la doctrine libérale de la société, privilégier une doctrine plus qu'une autre et qu'ils ne peuvent, en conséquence du respect absolu du choix de vie des parents, n'enseigner une quelconque morale éducative.
Bien que l'on pourrait trouver que les contenus des enseignements peuvent se trouver soit dans la Raison publique ou raison commune et ainsi concerner les écoles publiques qui enseigneraient alors l'histoire commune du pays ou des contenus scientifiques de base – bien qu'ils peuvent êtres aussi génant, on pense par exemple au problème des doctrines qui défendent le créationisme contre la théorie de l'évolution – soit les contenus se trouvent au sein d'établissements orientés vers une doctrine compréhensive particulière (par exemple un institut catholique). Ces dernières sont exclues de notre questionnement puisqu'il s'agit de s'attacher à réfléchir sur les contenus de l'enseignement publique (bien que la question des subventions publiques aux établissements orientés vers une doctrine compréhensive particulière se pose également).
3) Les solutions rawlsiennes
Le consensus par recoupement
Mais comment accorder et articuler diverses doctrines compréhensives qui 1- ont des visions englobantes et systématiques de la réalité et 2- sont souvent antagonistes entres elles ? Car bien que les individus se soient accordés entre eux sur les principes de la justice, ils restent cependant extrêmements divisés par la diversité des doctrines compréhensives auxquelles ils se réfèrent. Pour résoudre ce problème qui nous concerne de près, Rawls part de l'idée suivante : chaque citoyen a deux visions distinctes mais extrêmement liées : sa conception politique (qu'il a choisit dans le processus présenté ci-avant), d'une part, et sa conception de la réalité dans la vision globale qu'il défend. Les individus attachés à une doctrine "doivent retirer de l'intérieur de cette doctrine l'affirmation de base de la conception politique de la justice."[30] Et la justice comme équité "possède les trois caractéristiques qui doivent l'aider à optenir le consensus par recoupement : 1- exigences limités à la structure de base de la société, 2-aucune vision englobante a accepter et 3- elles sont tirés de la culture politique publique"[31]. John Rawls a donc le soucis d'aller chercher au cœur des doctrines ce qui peut s'harmoniser avec les principes de la société juste de type libérale.
La question de la tolérance dans le libéralisme politique
Catherine Audard, la traductrice des œuvres de John Rawls en français, donne une piste de réponse aux conflits certains inhérents aux relations entre les doctrines compréhensives qui ont une vision globale et vraie de la société et la société conçue comme consensus sur les principes du juste, non comme une vérité : "La présenter comme politique [la théorie de la justice] veut dire que non seulement elle est animé par un projet pratique sans prétention au vrai, seulement au raisonnable, mais que ce projet est politique, c'est-à-dire qu'il vise la transformation des pratiques politiques."[32] En tant qu'elle ne prétend pas au vrai, le politique n'instaure pas ces principes de justice contre les doctrines compréhensives, mais bien plutôt leur permet d'assurer leur autonomie, c'est-à-dire de permettre et de défendre leur liberté de conscience, leur droit à poursuivre ce qu'ils considèrent être un bien et a exposer leurs vues éthiques dans la raison publique.
Dans la théorie de la justice (§35), Rawls examine la question de la tolérance à l'égard des intolérants. Dans les questions concernant les relations entre la théorie de la justice comme équité et les doctrines compréhensives, Rawls rappelle souvent que les membres de ces dernières ont égalements choisis les principes de la justice et les reconnaissent comme tel. Plus encore, une grande partie de son travail va être de montrer que l'articulation libérale des différentes doctrines métaphysiques que propose Théorie de la justice permet, selon Ricoeur, « que les conceptions métaphysiques rivales qui ont nourri et qui alimentent encore les convictions fortes des citoyens appartenant aus démocraties occidentales peuvent motiver justifier, fonder le même corps minimal susceptible de contribuer à l'équilibre réfléchi requis par Théorie de la justice »[33].
Le concept de raison publique
Le "match de Basket-Ball"
Lorsque Rawls tente d'analyser l'idée d'union sociale, il en vient à comparer par analogie la société pluraliste (les différentes conceptions individuelles), et ses lois avec un match de basket-ball qui a, tout comme la société le but de procurer du plaisir aux joueurs tout en respectant des règles et en brassant divers styles de jeu[34]. Ainsi la recherche du bien individuel (réalisation de son projet de vie rationnel) peut entrer dans un rapport de complémentarité afin de renforcer les liens de la communauté. C'est pourquoi l'on surprend cette phrase surprenante dans la Théorie de la justice : « une société bien ordonnée est elle-même une forme de communauté. En fait, c'est une communauté des communautés »[35]. Elle a un but final que tous partagent : le fonctionnement juste des institutions qui sont considérés comme un bien en elle-même. Ce sont exactement les mêmes caractéristiques que celle d'une communauté.
II) le problème métaphysique en politique
1) Lecture historico-métaphysique de la philosophie politique "pré-rawlsienne"
Le projet Rawlsien prétend s'abstraire de toute considération métaphysique ou anthropologique, c'est-à-dire de tout dogme positif sur ce qu'est l'être humain et le monde. Il ne fait pas référence à une doctrine particulière concernant ces sujets afin de bâtir une théorie de la justice qui les respecte toutes. Ses points d'appui seront l'égalité absolue entre les individus, leur besoin d'équité et la doctrine des biens premiers. Dans ce paragraphe, nous tenterons d'analyser les origines et les enjeux métaphysiques qui se cachent sous cet apparent besoin de libéralité et d'égalité, montrant que, finalement, Rawls lui-même fait référence à ce qu'il appelle une doctrine compréhensive et à une anthropologie qui a des affirmations déterminées sur ce qu'est un être humain (ou plutôt un individu dans le cas présent). C'est-à-dire que nous tenterons de démontrer en quoi les questionnements politiques contemporains sont dépendants de certaines conceptions métaphysiques, et qu'ainsi les théories libérales de John Rawls ne fonctionnent ou ne sont engendrées que dans un cadre métaphysique bien déterminé.
En effet, à la lumière d'une "lecture métaphysique" de l'histoire de la pensée, il est possible de voir à quel point le cadre épistémologico-philosophique dans lequel évolue la pensée politique moderne et contemporaine, et donc également de Rawls, est en fait lié à de profondes métamorphoses scientifiques et métaphysiques. Il nous semble que la grande question politique, depuis Hobbes, est déterminée non pas seulement par les changements historiques, mais également, en une tout aussi grande partie, par des changements métaphysiques et spéculatifs, qui ont germé dans l'esprit de quelques philosophes. A savoir notamment que la “révolution” copernicienne et cartésienne a, en "chamboulant" les conceptions philosophiques traditionnelles, également provoqué une totale refonte métaphysique (assumée par Descartes) et a ainsi provoqué, sur le terrain politique, les conséquences qui sont les nouveaux questionnements anthropologiques et politiques des philosophes. La réalité, considéré comme un “enchevêtrement” complexe de différents éléments, se trouve décomposée en idées (ou substances singulières) par Descartes, et s'explique par le pur déterminisme mécaniste et mathématique par Galilée. Ainsi chaque idée devient une entité absolue à part entière, déliée de toute autre réalité. Ainsi en est-il de l'homme et de l'état, qui n'est ainsi considéré que comme un élément substanciel délié et dénué de toute attache naturelle et mutuelle. Et qu'ainsi, du problème cartésien de la 6ème méditation concernant la communicabilité des substances se retrouve sur le terrain politique chez Hobbes sous la forme de la problématique suivante : comment un individu qui n'a de compte à rendre qu'à lui-même (en tant qu'être absolu en droit) peut-il s'aliéner à une autre entité, fusse-t-elle artificielle ? Ce qui devient, en termes politiques : comment un individu peut-il se subordonner à l'état ? Quels avantages peut-il en retirer ? Ces questions sont celles qui sous-tendent la philosophie politique contractualiste, libérale et individualiste.
De la recherche rawlsienne d'intermédiaires
Le projet rawlsien peut se résumer à la recherche d'un intermédiaire entre le problème de la contrainte (qui naît de celui de la gestion de la violence), qui est en quelque sorte ce que l'on peut qualifier de voie judiciaire négative, et la voie positive qui est celle de la stimulation du citoyen à l'obéissance civile au moyen du patriotisme, de l'affect, de l'amour de son pays et des valeurs qu'il prétend véhiculer. Ces deux voies, la voie négative (contrainte) et la voie positive (amour de la nation), furent essayées et mises en oeuvre concrètement au cours de l'histoire de l'humanité. Seulement, ce que remarque Rawls et ses contemporains, c'est que la voie positive (le patriotisme, etc...) ne porte plus ses fruits de nos jours. D'un côté, chaque individu préfère se référer à une doctrine compréhensive de son choix (religieuse, philosophique, etc...) et de l'autre coté, l'état est devenu de plus en plus neutre, doctrinalement parlant, et ne véhicule plus de valeurs auxquelles les individus peuvent se rattacher. Quant à la voie négative (la contrainte), elle est difficilement prônable pour un philosophe qui se dit libéral et elle est, de nos jours, impossible à mettre en oeuvre, c'est-à-dire qu'elle ne peut servir de fondement à l'obéissance civile. La voie de Rawls est donc la recherche d'un intermédiaire entre ces deux voies possibles, et la solution proposée est celle de la justice procédurale : chacun donne son accord, participe à la mise en oeuvre des principes de la justice, en faisant abstraction de son contexte social, mais les principes de la justice choisis ne sauraient être des signes de ralliement entre les citoyens, mais bien plutôt de "régulateur des différences".
Conclusion
Tout le projet de Rawls est de «construire» une sphère sociale autonome reposant sur des principes de la justice tirés d'un consensus par recoupement dans laquelle toutes les opinions raisonnables peuvent s'exprimer. Ainsi tous les individus et toutes les communautés peuvent se retrouver dans les principes de la justice de la société, et ainsi y vivre en toute liberté et paisiblement. Les doctrines compréhensives, dans une telle société, sont factuellement sommées d'êtres tolérantes voir de devoir réfrener certaines opinions, cela peut-être au risque de perdre une emprise dircte sur la société. Nous avons également soulignés la difficulté qu'amène le choix des contenus d'éducation : « doivent-ils comporter une part morale ? En quoi, comment, etc... » ainsi que la difficulté d'ordre métaphysique qui sous-tend les principes Rawlsiens.
Cependant, on remarque au fond le caractère novateur du libéralisme de John Rawls, qui tente de maintenir ensemble la liberté personnelle du choix d'un état de vie tout en créant une sphère de « vivre-ensemble » absolument artificiel et délié par rapport aux susdits états de vie. Nous notons toutefois l'effort de John Rawls pour créer des conditions d'un vivre-ensemble qui accepte tout choix individuel rationnel, pour peu qu'il respecte certaines normes et certains principes. Nous soulignons également chez Rawls un respect absolu (que d'une certaine forme ?) de la liberté individuelle ainsi qu'une immense confiance en l'homme, en sa rationnalité, en son autonomie et en ses possibilités de fonder un politique stable dans le champ de l'intersubjectivité. Le développement de l'idée d'éthique de conviction, dans la lignée déontologiste, porte également cette idée dans de nouvelles problématiques que personne n'avait encore envisagé : par exemple comment articuler convictions personnelles et principes communs dans la sphère du politique ?
La théorie de John Rawls est, à nos yeux, la meilleure justification philosophique possible de la société libérale telle qu'elle se présente actuellement, malgré certaines réticences d'ordre éthique qui peuvent heurter de nombreuses personnes.
[1] Platon, La République, I, 354c
[2] La justice comme équité, Ière partie, section 1,3.
[3] Libéralisme politique, 1995, p. 17.
[4] Distinction extrêmement importante qui marquera profondément l'œuvre de Rawls, à tel point que des notions comme le voile d'ignorance reposera en grande partie sur cette distinction.
[5] Libéralisme politique, PUF 1995, p. 28
[6] Nous verrons peu après en quoi il s'est opéré un déplacement, et que la question du juste a, au cours de l'histoire de la philosophie politique, en quelque sorte remplacé la question du bien.
[7] La justice comme équité : une reformulation de théorie de la justice, I, section 1, 1.1
[8] Théorie de la justice, I, §1 (p. 31)
[9] op. Cit. §6, p. 53
[10] Louis Dumont, Homo Aequalis
[11] op. cit., I, §1
[12] ibid. I, §1
[13] Théorie de la justice III, §30
[14] op. cit, I, §9 (p. 72)
[15] op. cit., I, 3 p. 38.
[16] Thomas Hobbes, De Cive, section I, chap. 2
[17] Théorie de la justice, I, 3
[18] Taine, La Révolution, 1, 2, 2.
[19] Théorie de la justice, p. 45
[20] op. cit. § , p. 288
[21] La justice comme équité, section 3 (pour les quatre citations suivantes)
[22] Libéralisme politique, p. 215
[23] autonomes au sens kantien, c'est-à-dire purement libres par rapport à la réalité, et possédants leurs principes en elles-mêmes, de façon absolue et rationnelle.
[24] Libéralisme politique, p. 94
[25] On retrouve ces trois analyses dans Libéralisme politique, PUF, p. 63-64.
[26] Libéralisme politique, leçon II, section 2 et 3.
[27] Discours du Pape Benoit XVI à l'occasion du voyage apostolique au Brésil à l'occasion de la Vème conférence générale de l'épiscopat latino-Américain, au Sanctuaire de Notre-Dame d'Aparecida, prononcé le dimanche 13 mai 2007
[28] op. cit., éditions du seuil, § 83, p. 592
[29] op. cit. p. 131 §17
[30] La justice comme équité, section 11
[31] idem.
[32] Catherine Audard, La cohérence de la théorie de la Justice, dans John Rawls, politique et métaphysique.
[33] Paul Ricoeur, Le Juste, éditions Esprit, p. 117
[34] Théorie de la justice, éditions du seuil, § 79, p. 569
[35] op. cit., §79, p. 570