LECTURE PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE SAINT BONAVENTURE
Notes prises à partir de l'ouvrage d'E. Falque :
Saint Bonaventure ou l'entrée de Dieu en théologie, éd. VRIN.
Les 3 expériences de St François et leurs interprétations Bonaventuriennes.
On se reportera avec profit à la vie de Saint François écrite par Saint Bonaventure
1) Saint François est devenu pauvre parmis les pauvres : il a fait l'expérience du don de soi et de la pauvreté ; cela donnera la conceptualisation du DON.
2) Saint François avait une relation très particulière avec le monde, en témoigne son Cantique des créatures. L'interprétation Bonaventurienne donnera le concept de MONDE.
3) Saint François a fait l'expérience de la nudité et des stigmates. C'est alors le concept de CORPS.
Théologie de la pauvreté : le DON
La pauvreté de l'homme
1) don de l'avoir : donner ce qu'on a
Saint François pris pour lui le verset de l'evangile de Saint Matthieu : "Si tu veux être parfait, va, vend tout ce que tu possède, et suis-moi." Ainsi François se dépouille et donne son argent et ses biens aux pauvres. C'est le don de l'avoir.
2) don de l'être : se donner soi-même
Mais il ne suffit pas d'aider les pauvres, il faut devenir pauvre soi-même, tout comme Dieu est devenu homme, se dépouillant de sa condition divine. Ainsi, comme Dieu s'est Lui-même donné, il faut se donner soi-même. C'est le don de l'être.
3) don du don : libéralité, aban-don
La parfaite pauvreté ne retient rien pour elle-même, pas même la pauvreté elle-même : "le savoir du don tue le don" disait Derrida, ou encore :"toute réciprocité du don tue le don" selon J-L Marion. Ainsi c'est faire vraiment don que de donner le don, c'est à dire ne rien en attendre en retour et ne pas s'en enorgueillir. C'est le don du don, l'aban-don.
C'est le débat contemporain sur la donation où J-L Marion donne la position suivante : la mise entre parenthèse du donateur (puisqu'il ne faut rien attendre du don), du receveur (puisqu'il faut un jour se détacher de ses dettes) et du don lui-même (puisqu'il ne faut pas en prendre acte). Ainsi ne reste-t-il que l'acte de donation.
Encore plus parfait que le don du don, il y a l'humilité, c'est à dire la reconnaissance qu'à la créature de savoir qu'elle n'est rien et ne dépend que de Dieu (humilité : humus : terre (cf. Genèse 1)). Ce n'est donc pas l'humilité de servitude comme on la trouve chez St Paul ou St Bernard. L'humilité est l'étape suprême du don : le Fransiscain se donne tellement qu'il n'a plus rien, ni même lui-même, et ne dépend que de Dieu.
Une monade : le tout est contenue dans la partie seule (la monade).
Bonaventure ne considère pas Dieu comme une chose et ne traite pas de Lui comme un concept. Dieu est d'abord trinitaire, c'est à dire qu'Il se situe d'abord en théologie avant d'être traité philosophiquement (Il est trinitaire avant d'être un). Cela est contraire à : 1) Saint Thomas d'Aquin en tant qu'il traite de Dieu comme d'un concept, c'est à dire avec des instruments conceptuels philosophiques (Dans la Somme théologique : question 2 à 26 = Dieu philosophique puis question 27 : Dieu Trinitaire) et à Heidegger dans question 1, où il expose que Dieu est d'abord en philosophie avant d'être en théologie. Voir l'ouvrage : Bonaventure ou l'entrée de Dieu en théologie.
C'est le principe de l'a-priori trinitaire de Urs Von Balthasar dans la Loi de la Croix, Iième partie, 2, style, 1. Le monde est en Dieu, et plus précisément dans le Fils (tout est créé en Lui, par Lui, etc…) C'est ainsi que l'on parle monadologie trinitaire. Cela implique beaucoup de choses : cela veut dire que rien ne se produit en l'homme qui ne s'est déjà produit en Dieu Dieu vit donc ce que l'on vit, hormis le péché. Toutes les expériencez vécues sont vécues en Dieu.
La pauvreté de Dieu
[Hexaëmeron, XI, 11, p 282-283]
La diffusion de Dieu est extrême (ses dons) ; le Père se donne totalement, c'est la plénitude fontale, plenitudo fontalis : or la créature, ayant la caractéristique d'être finie, ne peut recevoir des dons infinies. Ainsi le Père se donne au Fils en qui nous sommes (à la manière d'un receptacle).
- il n'y a qu'un seul monde (et non pas de dualité terre/ciel)
- ce n'est pas la Trinité qui donne tout, c'est tout qui se donne dans la Trinité
- Dieu se donne Lui-même en Lui-même. Ainsi Dieu est pauvre puisqu'Il donne, se donne Lui-même et donne le Don (qui est l'Esprit Saint)
Y a-t-il un retour du don de Dieu ? (la question du Filioque (Saint Esprit))
- Le Père engendre-t-Il parcequ'Il est père ? (c'est la solution de Saint Thomas d'Aquin)
- Ou est-Il père parcequ'il engendre ? (c'est la solution de Saint Bonaventure)
- En termes métaphysiques : le don donne-t-il l'être ou est-ce l'être qui donne le don ?
- Dieu est pauvre parce qu'il se donne intégralement ; et si la pauvreté est la structure même de Dieu, c'est donc un idéal pour les créatures.
- La pauvreté Franciscaine n'est donc pas fondée sur l'Imitatio Christi du mouvement de devotio moderna, mais sur une ontologie trinitaire bien particulière.
- La grandeur de Dieu peut être perçue autrement que par sa gloire innommable(cf. pseudo-Denys l'Aréopagite), mais par la petitesse de son incarnation.
Théologie de la conversion / théologie de la rupture
Théologie de la rupture / Théologie de la continuité
conversion radicale / pas de conversion (continuité)
expérience de Saint Francois / Vie de Saint Dominique
La théologie Franciscaine se trouve sous l'angle de la rupture, c'est à dire de la conversion radicale, à l'image de l'expérience de conversion de St Francois. Les Dominicains se retrouve plus sous l'angle de la continuité de vie et d'expérience de Dieu.
Ces visions différentes vont donner lieu, dans le domaine de la conceptualisation, à deux conceptions distinctes des liens raison/foi et philosophie/théologie, l'une en rupture et l'autre en continuité ; ainsi :
- Saint Bonaventure dira : "theologia incipit ubi philosophia terminatur" (la théologie commence là où la philosophie termine) : c'est une rupture radicale.
- Saint Thomas d'Aquin sera, quand à lui, le théologien de la continuité, tout son travail consistera à montrer la continuité entre la raison et la foi : "philosophia ancilla theologiae" (la philosophie servante de la théologie)
Chez les Franciscain, une expérience de la conversion donne lieu à une théologie de la rupture.
Théologie de l'épaisseur du créé : la question de l'habitation du monde
Saint Bonaventure et Saint Augustin : l'écart concernant le statut du symbole
- cogito mystique : Saint Augustin "Deus interior intimo meo" (Dieu plus intime à moi même que moi-même). L'introspection fonde la manifestion de Dieu dans le monde et dans le plus profond de l'âme de l'individu. (confessions III ; De trinitate XIII)
cogito métaphysique : Descartes cherche en lui-même et trouve lui-même ; Dieu n'est plus qu'un garant de véracité entre l'évidence et la certitude : extériorisation de Dieu. Les deux ont raison : Dieu est bien à l'intérieur de l'âme en tant que Grâce sanctifiante et Il est bien à l'extérieur en tant que pure transcendance.
Dans le De trinitate XIII, Saint Augustin parle du monde comme trace ou vestige de Dieu, c'est à dire comme la présence d'une absence. En effet, une trace signifie par définition que celui qui a laissé la trace n'est plus présent ; par exemple, suivre les traces d'un sanglier veut dire qu'il n'y a déjà plus de sanglier présent.
Saint Bonaventure parlera du monde comme symbole de Dieu : c'est à dire comme lieu d'une véritable présence ; on pourrait utiliser aussi le terme icône. C'est le domaine de la théologie symbolique.
Nous nous trouvons donc en présence d'une théophanie trinitaire.
Commentaire du CANTIQUE DES CRÉATURES selon le Breviloquium
[voir : St Bonaventure ou l'entrée de Dieu en théologie, p.173]
Le monde en tant que domus Dei est pensé comme habitacle de la Trinité ; cela provient de la lecture et du commentaire du CANTIQUE DES CREATURES de Saint Francois.
- ce texte n'a pas une visée esthetique
- il ne représente pas une expérience sensible
- ni aucune visée numineuse
- Saint François était mourant et aveugle lorsqu'il l'a écrit.
Il représente plutot une expérience mystique et pourrait s'appeler "Cantique au Créateur".
1) C'est un problème de nomination : St Francois cherche à nommer Dieu : "nul homme n'est digne de te nommer" ; c'est aussi un problème de linguistique : la langue a l'air d'être dépassée par ce problème de nomination de Dieu.
2) Alors il faut nommer Dieu au moyen de ses créatures "soleil, lune, etc…" : c'est voir le monde comme langage silencieux pour dire Dieu.
3) Bien plus, chaque créature porte signification de Dieu. C'est ainsi que la louange est le discours adéquat pour nommer Dieu par le moyen du monde ; Ce sont des métaphores pour appréhender Dieu à partir des êtres créés.
4) Ces créatures sont frères ou sœurs entre elles car elles sont enfant d'un même Père : "frère soleil, sœur lune, etc…" Þ la fraternité des créatures reposent sur la filiation du Père.
5) "pour notre maternelle sœur la Terre" C'est la figure traditionnelle de la Terre en tant que mère nourricière (Gaïa).
Þ Ainsi il faut utiliser les manières d'êtres de l'homme et du monde pour nommer Dieu, et cela en vertu de la nature humaine assumée par le Verbe. Il faut Lui attribuer des expériences humaines, ce que la Bible fait fréquemment (Dieu comme : "belle source, doux comme l'agneau, etc…"). C'est l'usage d'un langage métaphorique : c'est à dire un transfert de sens (cf. Ricoeur), car les catégories de Boèce (lieu, temps, situation, etc…) ne peuvent convenir à Dieu en propre, mais de façon déplacée par la métaphore justement.
Une théologie du corps
La corporéité et la stigmatisation : l'expressionisme
C'est à partir de deux expériences de Saint François que Bonaventure va tirer sa théologie de la corporéité : l'expérience de la nudité et celle des stigmates.
- l'interprétation doloriste considère ces expériences comme de la souffrance (mais cette interprétation n'apparaît qu'au XVIème siècle)
- l'interprétation expressioniste fait du corps un lieu de manifestation de l'amour de Dieu : l'amour du Christ est tellement intense qu'il transparaît dans la chair (!).
la doctrine des sens spirituels (sensus spirituales)
Cette doctrine conceptualise la possibilité d'expérience sensible de Dieu.
- Origène (voir les homélies sur Ezchiel)
- Bonaventure
- Ignace de Loyola (exercices spirituels) : où l'imagination n'est pas perçue comme un lieu de fausseté et d'erreur mais comme lieu de manifestation possible de Dieu. On constate un effort pour considerer l'homme dans son entièreté.
Le sens est un captage passif plus qu'un sentir actif. Les sens spirituels ont la même signification, mais il sont tournés vers Dieu et il faut néanmoins les éduquer.
On expérimente sensiblement Dieu :
- dans la figure de l'autre ; le voir
- dans la liturgie : l'écoute
- dans l'Eucharistie : le goûter
- dans la prière : le toucher
- dans l'encens de la prière : l'odorat
Þ L'homme doit ainsi se mettre à l'écoute du créé.