Qu'appelle-t-on pécher ?
Par Vivien Hoch, Institut catholique de Paris



Le terme « péché » a perdu le sens de son utilisation courante mais également sa significativité plus profonde. Cela tient d’une part à la dé-christianisation de la sphère publique – « péché » étant un terme spécifiquement chrétien, ce qui a poussé l’utilisabilité du terme au sein du corps social dans une connotation communautariste ; d’autre part à la dés-ontologisation anthropologique (le fait qu’il n’y ait plus d’accord général sur le ce qu’est de la nature humaine), donc qu’il n’y a pas par là de possibilité de considérer la personne comme étant ontologiquement déterminée par la possibilité de fauter (si l’on s’entend sur cette première et intuitive compréhension du terme « péché »). Le « péché » provient d’une double référence scripturaire :

1° Le péché originel qui intervient dès les début de la Genèse, caractérise justement l’inauguration, pour l’homme, de sa caractéristique existentiale d’étant-ontologiquement-en-possibilité-de-faire-faute[1].

2° Le triple foyer de la 1ère lettre de saint Jean : concupiscence des yeux, de la chair et orgueil de la vie (auxquelles correspondent respectivement les trois vœux : pauvreté, chasteté, obéissance) ; ces trois « tentations » sont les trois grandes faiblesses de l’homme, les trois effets du péché originel : elles sont chacune une porte de sortie de l’homme de lui-même, c’est-à-dire l’actualisation de la possibilité de dévalement[2], une avancée – ou un maintient – dans l’inauthenticité existentiale.

Non pas donc que le concept de faute soit un correctif formel ontologique[3] du terme théologique de péché, mais bien plutôt qu’ils se co-déploient et se co-corrigent nécessairement sur le chemin de l’explicitation véritable de cette difficile sphère du mal qui nous excède, nous oppresse et nous pousse à nous réfugier dans le « on » quotidien. Cette excedance du mal qui se cache sous notre être-en-faute se phénoménalise (ici au sens d’apparaître) comme le lieu de ce-sur-lequel-nous-n’avons-pas-d’emprise, c’est-à-dire ce flux de choses et d’événement qui « passe » de manière totalement indépendante de notre volonté, ce que nous qualifions habituellement par : « ça nous tombe dessus ».

Car bien que, pour reprendre l’analyse Heideggérienne, la possibilité existentiale de fauter détermine et construit la notion de péché, seule la notion théologale de péché peut rendre compte de l’excédance du mal dans notre vie, parce qu’elle seule « dépasse » dans l’acte de foi ce que le phénomène délivre pour l’honorer dans sa globalité.



[1] Dit autrement : « l’être-en-faute » de Martin Heidegger ; voir Être et temps, § 58 ; voir également la conférence « théologie et philosophie » de 1927, p. 117 (in débat sur le kantisme)

[2] Martin Heidegger, Être et temps, §38 ;

[3] Martin Heidegger, conférence « théologie et philosophie » de 1927, p. 119