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Description de l’état de Grâce

 Essai de description personnelle et affective de l'état de Grâce

Tout se situe au-delà de l’affirmation et de la négation. Plus rien n’est bien, puisque tout est bien. Le beau n’apparaît plus, il est constamment autour de nous, dans l’autre, en nous-même. Plus besoin de le faire comme les artistes, ni de le chercher. Le monde est un miroir réfléchissant, dans lequel nous ne voyons ni nous, ni le monde, mais seulement Dieu. Nous devenons des spectateurs purement passifs, incapables de rien mais capables de tout, observant le monde comme le voyageur du hublot de son avion. Encore que ce voyageur est lui-même, il a sa réalité propre : celle d’un être assis dans son avion. Ce n’est même pas cela. Nous ne sommes plus. Notre être propre a disparut au profit de tout.

            Mais je ne parle pas d’une identité avec le monde, ni avec les créatures. Je parle d’une identité avec Dieu, qui regarde le monde par et avec nous. Regarder le monde avec les yeux de Dieu est extrêment jouissif, c’est une jouissance constante, absolument solide, inébranlable et ininterrompue. Mais Dieu ne regarde pas seulement le monde avec nous, il agit avec nous. Et agir dans le monde avec Dieu, c’est ne récolter que les bons fruits. C’est récolter la jouissance d’un amour, c’est cueillir doucement la volupté d’une tentation, c’est apprécier la suavité d’une injure ou la légereté d’un coup violent au visage. C’est se laisser bercer par un déchirement sentimental et s’envoler avec le baiser d’une créature. C’est se choquer d’une bonne action et faire révérence à une méchanceté. C’est croquer à pleines dents dans la honte et laver les pieds de celui qui nous applaudit.

            Mais plus que ces choses là, c’est le sentiment réel, plus que réel, d’être au-delà de ces fluctuations qui ne sont que des effets naturelles de causes surnaturelles. C’est avoir déplacé son logis et s’être déjà installé dans la vie surnaturelle. C’est d’avoir placé sa richesse dans un endroit inconnu du monde, c’est la répandre dans un monde qui ne la reçoit pas.

            C’est se sentir au-delà de tout, même de son propre comportement, et dans le même temps, sous le même rapport, vivre pleinement son immanence.

            L’immanence se vit lorsqu’elle n’a plus d’importance. L’animal vit pleinement. Il ne cherche que son bien. Mais que vaut la vie d’un animal ? Elle ne vaut que dans la mesure où elle sert à la nature. Le petit poisson ne vaux que dans la mesure où il sert à nourrir le gros. La vie humaine ne vaut que dans la mesure où elle sert le surnaturel. L’être humain ne vaut que dans la mesure où il sert à nourrir l’amour de Dieu.