Lettre de démission au monde
D'un jeune homme qui voulait devenir chartreux
Où tu aimes se trouve Dieu.
I - Lorsque le monde t’affecte de moins en moins, c’est que la Grâce te remplit de plus en plus.
II - La Grâce permet de profiter du monde. Peu importe tes actes : Dieu ne regarde que ton cœur.
III - N’ais pas l’impression de profiter de Dieu lorsque tu profites de sa Grâce tout en restant dans le monde.
IV - Saches seulement que plus tu profites de sa Grâce, plus Dieu te séduit. Et que plus Dieu te séduit, plus tu te laisses séduire
V - La Grâce est un cadeau tellement brûlant d’Amour qu’à force d’en vivre, tu ne voudras qu’elle et seulement elle. Car tel est l’amour de l’homme pour Dieu : il est exclusif.
VI - Mais aimer Dieu, c’est aimer l’Amour même. Alors ton amour est Universel : tu aimeras toute la création, car la création n’est qu’un pur don d’Amour venant de Dieu.
VII - Ce n’est donc pas par mépris du monde que tu t’en retires, mais c’est par amour.
I] J’ai cherché Dieu. Je l’ai d’abord cherché dans ma propre abnégation vers la vie. Mais je ne l’ai pas trouvé. Alors je me suis levé et je suis parti le chercher dans les sphères de l’intelligence. Encore une fois, ce n’est pas Lui que j’ai trouvé, mais au contraire encore plus d’obscurité. En fait, j’ai longtemps cherché Dieu avant de me rendre compte que c’est Lui qui me cherchait. Alors je me suis assis et j’ai attendu, mon cœur mis à nu, le regard tourné vers le ciel ; j’ai vécu simplement, en me disant qu’Il viendrait. C’est là que je L’ai ressentit, dans le calme d’un homme qui n’attend plus rien. Et dans ce calme, j’ai pris conscience qu’Il venait un peu plus en moi à chaque instant qui passe. Alors je me suis concentré sur ce flux qui me remplissait. Et tout ce qui m’entourait prit une autre couleur. Du noir et du blanc, de la distance. Puis, peu à peu, toutes ces choses que l’on appelle le monde et l’homme devirent aussi futiles et aussi changeante que du vent, alors que ce flux divin qui me remplissait constamment devenait beaucoup plus important que moi-même. Le monde ne m’affectait plus, quelque soit ce qui s’y passait. Au point même que mon propre comportement, mes propres actes n’avaient plus d’importance. Seul ce flux intérieur et mystérieux me touchait. C’est cela la Grâce.
II] Alors je suis devenu beaucoup plus puissant que le monde entier. Rien ni personne ne pouvait me nuir. Même moi-même, je ne pouvais me nuir. Dieu était en moi : qui pouvais-je donc bien craindre ? J’avais entièrement confiance en Dieu. Je voyait distinctement, avec encore plus de certitude que les objets du monde qui m’entouraient, que le bouclier de la toute-puissance divine me cernait, tenant à l’écart diable, démons, tentations, haine, etc… Ce qui ne veut pas dire que je ne leur cedais jamais, mais j’en étais comme protégé, comme l’on est protégé du froid lorsqu’on plonge dans de l’eau froide avec une combinaison. Je péchais même extrêmement souvent, et avec cela en toute bonne conscience. Car je ne craignais plus le monde et ses peines. J’étais totalement au-dessus de mon moi humain. Ce dernier faisait absolument tout ce qu’il voulait, car moi je n’étais pas vraiment avec lui. Mes mains pleines de sang, mon cœur plein de Dieu. Malgré cela, Dieu ne me retira pas la Grâce. Pourquoi ? Seul Lui le sait. Toujours est-il qu’Il a fait fis de ce que je faisais pour ne regarder que ce que j’aimais. Et j’aimais le monde entier, car plus rien n’était objet de haine pour moi.
III] C’est alors que le remord m’aggripa le cœur. J’avais l’impression de profiter de Lui, de profiter de sa Grâce afin que je laisse libre court à mes mauvais penchants, à mon moi humain. Et j’avais l’impression que s’était le plus grave péché, celui qui mérite l’enfer, que de profiter de Dieu. Que c’était cela, le blasphème contre l’Esprit Saint. Je faisais n’importe quoi, et j’étais couvert par Dieu. Je m’attendais à chaque instant à ce que la Grâce se retire et me laisse là, misérable et nu que je suis, avec pour seule compagnie mon moi humain, mon amour humain. C’était exactement la punition que je méritais. Mais Dieu n’est pas restreint par la raison : Il la dépasse infiniment. La Grâce a continué à influer à l’interieur de moi, jamais son flux ne s’est tarit, car Dieu est une source inépuisable, jamais elle ne s’est retiré, car Dieu est fidèle. C’est alors que j’ai découvert toute ma misère, toute ma faiblesse, toute mon infidélité, toute mon inconstance, et surtout à quel point je ne méritais pas ce que Dieu me donnait. Je ne profitais pas de Dieu, parce qu’Il est pur don gratuit de sa propre substance.
IV] En prenant conscience du fait que je ne méritais absolument pas ce qu’Il me donnait, je tombais en fait sous son charme. Car rien n’était plus doux dans ma pensée que mon désir de mériter sa Grâce. Et en voyant l’Amour et les bienfaits qu’Il me donnait gratuitement, sans que je le mérite, j’ai alors pensé à ce qu’Il pourrait me donner si je faisais des efforts pour Lui. C’est pourquoi je me suis laissé séduire. J’ai alors vu au loin des hommes qui se sont laissés séduire, eux aussi : des Chartreux. Et ce fut mon premier pas vers ma vocation.
V] Le deuxième pas vers ma vocation a été enclenché par la patience de Dieu. C’est que son Amour, qu’Il me délivrait constamment, avec une patience et une douceur infinie, commença à surpasser tout ce que me donnait et tout ce qu’aurait pu me donner le monde. Ce n’est pas que ce dernier devenait fade ou inutile, mais c’est que je ne me réchauffais plus qu’au brasier de l’Amour de Dieu. Et ce brasier était tellement brûlant qu’il me consomma entièrement. Plus rien ne pouvait m’éteindre : son Amour me brûlait infiniment plus que toute chose. Lorsqu’on brûle totalement d’un Amour, on ne brûle plus que par cet Amour. Alors je me mis naturellement à aimer Dieu de tout mon être. Tout mon être, tant le moi humain que l’autre, était tourné vers Lui, plus aucune partie n’était liée à autre chose que Lui. C’est pourquoi seul Dieu était l’objet de mon Amour.
VI] Je pensais alors que je me défiais de ma charge d’être humain, que je fuyais le monde et que je ne lui accordais plus l’amour qu’il méritait. J’avais peur qu’il soit envers moi dans la situation d’un aimé lachement abandonné par son amant. Mais je me trompais. Et ce pour une raison très simple. Je ne lui tournait pas le dos, mais je lui rendais en fait le plus bel hommage que l’on puisse lui rendre : qu’une de ses modestes parties aille puiser directement à sa source, là où l’eau est la plus limpide. Et la source du monde, c’est Dieu. Car tout l’Amour du monde provient de Dieu. C’est pourquoi rendre hommage à Dieu, c’est rendre hommage à absolument tout l’amour du monde.
VII] Comprend-moi donc, o monde adoré : je ne te quitte pas, mais je te rend hommage.