LA VOLONTÉ PHILOSOPHIQUE
par Maxime Roffay, Institut catholique de Paris

Les hommes forment une communauté (de langage, de pensée, d’action) que le philosophe a pour vocation de servir spirituellement. C’est une vocation analogue à celle du prêcheur religieux, mais qui se place sur une modalité distincte. Tandis que le prêche religieux se communique sous l’égide des mystères divins et des traditions sacrées, la philosophie adopte la langue de l’universalité rationnelle et de l’argumentation apodictique. A l’évidence, cela ne laisse augurer aucune imperméabilité entre les deux formes de discours. Cette distinction nous permet simplement de localiser avec précision l’objet de notre questionnement: la volonté purement philosophique, qui se déploie au sein de la communication rationnelle.
Il s’agit bien d’une volonté de transmission spirituelle (d’esprit à esprit), mais dont la finalité n’est pas nécessairement théologique ni apologétique. Peut-être qu’à l’image du discours prêché, le discours philosophique vise une conversion, mais ce n’est pas une conversion du même type. Lorsqu’on parle de conversion, on parle d’une adhérence nouvelle de la personne à quelque chose dont elle n’avait jusqu’alors pas mesuré la gravité et l’ampleur. Or, la conversion religieuse (qui réquisitionne la radicalité du renouvellement personnel jusqu’en son cœur même) n’est pas la conversion rationnelle qui relève de la philosophie.
Donc reprenons: lorsque la philosophie, consciente de sa vocation, déploie sa volonté de transmission spirituelle, elle semble viser une conversion d’ordre rationnel, dont la finalité n’est pas encore mise en lumière.
Si l’on admet que la volonté se déploie nécessairement sur le fil d’un horizon téléologique, il nous appartient de saisir la nature de cet horizon, tout comme on parle de la vie béatifique comme horizon pour l’élan de la volonté chrétienne. Quelle est cette « conversion d’ordre rationnel » que constitue la visée de la volonté philosophique? Sur quel horizon téléologique s’inscrit-elle? Nous n’avons pas le temps de déployer ici le dispositif intellectuel nécessaire à une étude approfondie de la notion de « rationalité », et nous nous contenterons de l’entendre au sens des usages les plus courants que les penseurs en font.
L’adhérence nouvelle de la personne à une chose rationnelle, dont elle n’avait jusqu’alors pas mesuré la gravité et l’ampleur, fait écho au motif du désir de connaître, dont parlait Aristote (1). Le philosophe se veut l’auxiliaire propre à prendre en charge ce désir pour les autres, à la manière dont Simon de Cyrène soulagea le poids d’un autre durant le temps d’un douloureux chemin.
Notre réflexion s’enrichit donc d’un nouvel et décisif élément, qui nous rapproche de la finalité recherchée. Sans doute, philosopher demande un acte de foi: croire en cette incroyable sentence:
« tous les hommes ont naturellement le désir de connaître ».
Rien ne prouve cela de manière scientifique et démonstrative, rien ne le dit si ce n’est le Philosophe lui-même. Pourtant, cet acte de foi représente pour la philosophie ce que le Credo représente pour la religion. L’universalité du désir de la connaissance, c’est ce que le philosophe doit tenir et affirmer dès la première ligne, ce qui est impliqué dans chacune de ses avancées. Il ne s’agit nullement d’une évidence de fait. Et l’étrangeté qui caractérise une telle idée ne permet pas de l’épargner du doute. Bien plutôt, elle se vit sous la forme d’une espérance interrogative, et donne enfin à la volonté philosophique l’horizon dont elle a besoin pour son élan et sa persistance.
Lorsqu’on appréhende de cette façon la sentence d’Aristote, on voit s’ouvrir le champs de questionnement spécifique à la philosophie, qui permet de la reconnaître et de la distinguer parmi les autres sciences.
Si l’on ne se contente plus d’attribuer au terme de « connaissance » la définition d’une simple faculté mentale, mais qu’on le relie à l’énigme abyssale d’un désir universel, on retrouve la pratique philosophique à la pointe d’une jonction qu’elle seule peut tenir, où l’ordre du rationnel se retrouve étroitement noué à la dimension de l’existentiel. C’est à ce point, sans doute, que se jouent les tensions, les dérapages et les succès des philosophes au long de leur quête. Il s’agit de demeurer, par une volonté ferme, dans la positivité d’une forme spécifique de savoir, sans sacrifier aux modèles d’autres sciences (comme celles consacrées exclusivement aux êtres de raison) ni succomber aux tentations d’autres fruits (comme ceux des divers dogmatismes spirituels).
Parce que toute volonté implique un certain danger, la volonté philosophique demande une prudence adéquate. La détermination qui pousse le penseur volontaire sur les chemins de sa science doit s’accomplir selon la loi de l’humilité, telle que nous l’enseigna le Christ. (Là, certains pourraient voir une déviation de parcours qui fait intervenir de la morale religieuse dans le fil d’une communication rationnelle. Ce serait une vue bien étroite, et qui manquerait l’essentiel. De fait, nous ne parlons pas systématiquement de « morale religieuse » lorsque nous prenons au sérieux l’enseignement du Christ.) Parce que la connaissance ne s’acquiert qu’au travers d’un labeur constant, porté contre les dispersions propres à l’ego empirique, l’humilité s’y trouve en tant que vertu nécessaire, et aucune découverte digne de ce nom ne saurait s’effectuer sans elle. Ainsi, le penseur doit s’approprier le précepte:
Venit superbia, veniet et contumelia; apud humiles autem sapientia. (2)
Nous avons pu constater que la volonté philosophique est avant tout une affaire de discours. Pour philosopher, il faut vouloir conduire son langage dans la direction propre à la triade érotétique de l’universel (« tous les hommes… »), de l’existentiel (« …ont le désir… ») et du rationnel (« …de connaître »).
Nous avons su distingué la vocation de la volonté, en les prenant l’une et l’autre dans un rapport de mutualité et de concordance. La vocation est littéralement un « appel »; la volonté est l’élan qui, partant d’une liberté transcendantale, répond à cet appel.
Nous pouvons en conclure que:
- La philosophie est une vocation particulière, analogue à la voie religieuse concernant le service spirituel de la communauté humaine, et analogue aux sciences classiques concernant le motif d’un savoir rationnel.
- La philosophie demande un acte de foi, par lequel se proclame l’universalité du désir de connaître, et par lequel s’ouvre l’horizon téléologique où s’inscrit la visée d’une conversion rationnelle;
- Le philosophe répond à sa vocation par une volonté positive. Il s’élance librement vers la finalité de sa science en conduisant son discours de manière humble et prudente, déterminé à exploiter le questionnement radical qui est le sien, au point d’interrogation où convergent les catégories de l’universalité, de l’existence et de la raison.
Notes:
1. Métaphysique A, 1, [980a]
2. Proverbes 11, 2 (in. version de la Nouvelle Vulgate). « Si l’orgueil vient, viendra aussi l’ignominie; mais la sagesse est avec les humbles. » (trad. Crampon)